Article écrit par Cosme Lorizon

Introduction
Après 1 an, 3 mois et 8 jours de guerre ayant causé 65.000 morts, un accord de cessez-le-feu, qui est entré en vigueur le 19 janvier, a enfin été trouvé entre le Hamas et Israël grâce au parrainage du Qatar et des États-Unis. Cet accord, s’il est loin d’être un aboutissement, a permis d’échanger 33 otages israéliens contre 793 prisonniers palestiniens ; premier dégel entre des ennemis qui se sont mutuellement désignés comme le mal radical. Il convient tout d’abord de rappeler que cet accord n’est qu’un timide pas dans le bon sens mais est en aucun cas un accord de paix. Comme l’a rappelé Benyamin Netanyahu lui même, Israël se réserve le droit de pouvoir reprendre la guerre quand bon lui semble. De plus, cet accord n’absout en rien les crimes commis de part et d’autre de la frontière. Malgré les pressions exercées par les puissances occidentales qui semblent n’accepter la justice internationale que lorsque celle-ci sert ses intérêts, les responsables des exactions commises au Moyen-Orient devraient être poursuivis et jugés par la Cour Pénale Internationale, du moins pour ceux qui sont encore vivants à savoir principalement des dirigeants israéliens. Les termes du cessez-le-feu finalement accepté ne sont pas nouveaux.
Dans presque tous les détails, ils reprennent une proposition similaire avancée par l’administration Biden et les médiateurs qataris en mai dernier. Le fait que le Gouvernement israélien ait aujourd’hui accepté un accord qu’il avait balayé en mai s’explique par la relation entre la position nationale de Benyamin Netanyahu et la position stratégique d’Israël au Moyen-Orient. En effet, là où ces deux positions (nationale et régionale) étaient fragiles et défavorables au pouvoir israélien en mai, la situation régionale de l’État hébreu s’est nettement améliorée grâce à l’intervention au Liban qui a mis à genoux le Hezbollah, par la chute du régime de Bachar Al-Assad et par la désorganisation de l’autoproclamé « axe de résistance » dirigé par Téhéran contre Tel-Aviv.
Netanyahu affaibli
Malgré ses victoires internationales, pouvant lui faire penser qu’il a rétabli la dissuasion incarnée par Tsahal et rompue par les attentats du 7 octobre, Benyamin Netanyahu ne peut imaginer que sa conduite de la guerre suffira à le protéger des turbulences politiques qui l’attendent au tournant dès la fin du conflit. En effet, malgré le répit offert par l’intervention au Liban, qui lui a redonné une bouffée d’oxygène dans l’opinion publique, le Premier Ministre israélien reste impopulaire et décrié par une très grande majorité de sa population, en raison de la mort de 890 soldats israéliens et d’au moins 74 otages dans les frappes menées à Gaza.

Or, l’opinion publique compte dans un pays qui est la seule démocratie de la région et où des élections seront organisées dès la fin définitive des hostilités. De plus, les conséquences politiques nationales liées à l’acceptation par Benyamin Netanyahu d’un accord avec le Hamas ont suffi à le dissuader pendant plusieurs mois, de le faire. En l’espèce, le retrait des deux partis minoritaires issus de l’ultra-droite nationaliste et religieuse, l’Otzma Yehudit et le Mafdal et de leurs dirigeants Itamar Bengvir (ex Ministre de la Sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (Ministre des Finances), risque (ou a déjà pour l’un d’entre eux) de quitter le Gouvernement. Cette situation menace la coalition, déjà instable sur laquelle se repose le pouvoir de Benyamin Netanyahu de plus en plus fragile, le rapprochant d’inévitables élections.
Un accord imposé par Washington
En plus de cet obstacle politique interne, de nombreuses embuches empêchant un accord sont toujours présents. Si certaines conditions, comme le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ont permis d’accélérer la signature d’un cessez le feu, ce par l’insistante pression mise par Steven Witkoff, conseiller spécial du Président élu au Moyen-Orient, sur Benyamin Netanyahu.
Cette pression est évidemment la conséquence d’arrières-pensée de l’administration montante ; en l’espèce promouvoir le nouveau locataire de la Maison-Blanche comme un faiseur de paix, qui a obtenu plus, avant même de s’installer au pouvoir, que son prédécesseur en un an et demi, le faisant passer presque pour un homme d’État responsable. Les images d’une bande de Gaza rasée et fumante ne sont en effet pas très populaires auprès du public américain. À défaut, les vidéos de raid aériens sont sans aucun doute moins télévisuelles que les images des otages israéliens libérés qui ont été diffusées en direct dimanche soir.
Donald Trump a donc fait ce que n’importe quel homme politique (parmi ceux qui ne sont pas mus par l’idéologie ou les croyances messianiques) aurait fait dans ces circonstances. En moins de 20 jours, il a montré que sa pression et ses menaces étaient plus efficaces et dissuasives vis-à-vis de toutes les parties, que celles de son prédécesseur qui n’aurait pas été de toutes façon en mesure de les incarner ni de les appliquer. Benyamin Netanyahu a fait de la victoire totale sur le Hamas et de l’élimination physique du groupe terroriste l’objectif principal et inatteignable de sa guerre. Le corollaire de l’objectif du Cabinet de Guerre (avec le soutien de l’opinion publique israélien) était de s’assurer que Gaza ne pourrait jamais être reconstruite et qu’un grand pourcentage de la bande soit placée sous une administration d’occupation de l’armée israélienne avant de revenir aux colons israéliens, à l’image de ce qui s’est passé en Cisjordanie depuis 1968.
Benyamin Netanyahu, à l’occasion des rares références qu’il a faites à la question (qui supplante en réalité toutes les autres) d’une solution politique à Gaza, a insisté sur le fait qu’Israël devait garder un contrôle de sécurité total sur Gaza. Là est le nœud gordien ; si l’État hébreu peut accepter un retour partiel à la situation qui prévalait avant le 7 octobre, il n’acceptera jamais la constitution d’un État palestinien à ses frontières, à 15 kilomètres de sa capitale et à 8 kilomètres de l’aéroport international de Ben Gourion. Accepter un cessez-le-feu permanent et le retrait des points stratégiques clés (en particulier le corridor de Philadelphie) irait à l’encontre de tous ces objectifs. À l’époque (en mai), il avait été suggéré par Aviv Kohavi, l’ancien chef d’État-Major de Tsahal, qu’Israël devrait accepter un cessez-le-feu permanent afin de récupérer les otages et de trouver ensuite un « prétexte » pour rompre sa parole et reprendre la guerre. Bien conscient de cette possibilité, et ne souhaitant pas perdre sa monnaie d’échange la plus précieuse et se débarrasser de l’un des éléments qui a limité la violence des opérations terrestres des forces israéliennes, le Hamas a exigé des assurances publiques des médiateurs, Washington tout d’abord, que le cessez-le-feu conduirait, après six ou huit semaines, à une cessation permanente des hostilités. Benyamin Netanyahu a alors clairement anticipé que la pression pour arrêter la guerre serait plus grande que la pression pour la reprendre et a refusé l’accord proposé par Joe Biden.

Trump, comme un cheveu sur la soupe
Le Premier Ministre israélien pense aujourd’hui que Donald Trump sera plutôt accommodant lorsque Benyamin Netanyahu, pour assurer sa survie politique, reprendra les hostilités. En effet, le Premier Ministre israélien a fait exprès de monter en épingle le moindre point de désaccord ou la moindre différence d’interprétation sur cet accord, annonçant par exemple qu’Israël garderait le contrôle du corridor de Philadelphie à la frontière avec l’Égypte ou déclarant qu’Israël se réservait pleinement le droit de revenir aux combats si les pourparlers d’un cessez-le-feu permanent s’effondraient au cours de la deuxième phase. Le problème est que l’accord comprend clairement un cadre pour que le cessez-le-feu soit rendu permanent, cadre qui a été accepté par les deux parties et qui offre une clause de retour à un pouvoir israélien qui se sait en position de force face à Hamas acculé et désorganisé par un an et demi de combats.
Benyamin Netanyahu a même déclaré lors d’une réunion de son cabinet de sécurité le 17 janvier qu’il avait reçu des garanties de la nouvelle administration Trump selon lesquelles, jusqu’à ce que ses exigences de sécurité soient satisfaites, Israël serait en mesure de reprendre la guerre à Gaza. Et pour le faire avec un soutien diplomatique, politique et militaire américain complet sera nécessaire. L’accord actuel pourrait donc s’avérer être un simple échange de prisonniers, et non un cessez-le-feu permanent ; ritournelle rappelant dangereusement le précédent accord conclu en novembre 2023. Tous les regard se tournent maintenant vers l’administration américaine. Le double problème de l’administration Biden sortante a été sa prévisibilité et l’anticipation possible de chacune de ces décisions ou plutôt de chacun de ses revirements. Donald Trump, par sa stratégie brouillon, son comportement incohérent et ses décisions irrationnelles est moins prévisible.
Un membre de son équipe de sécurité nationale montante aurait dit que la raison pour laquelle le Président Trump a fait pression pour un cessez-le-feu a beaucoup à voir avec son intérêt à avancer vers des « compromis plus importants » au Moyen-Orient tel qu’un accord de normalisation entre l’Arabie Saoudite et Israël, puis une sorte de normalisation entre l’Iran et les États-Unis. Les possibilités économiques derrière ces projets sont pratiquement illimitées mais elles dépendent de la fin de la guerre à Gaza. Et puis, qui sait, un prix Nobel de la paix (un objectif à long terme de Donald Trump) pourrait venir couronner une telle réussite.
Le résultat des six prochaines semaines, la première phase de l’accord de cessez-le-feu, dépendra de la manière dont ces objectifs contradictoires seront résolus. Une certaine distance s’est ouverte entre ce que Netanyahu voit comme des intérêts israéliens et l’intérêt national américain tel que Donald Trump le comprend. Si sous Joe Biden, aucune différence de ce type n’a pu être détectée, c’est parce que les divergences étaient systématiquement tranchées en faveur d’Israël. Benyamin Netanyahu, dont les relations avec Donald Trump (excellentes à la prise de fonction de ce dernier en 2016) se sont dégradées en raison de la mauvaise volonté qu’il a manifestée dans la négociation pour l’application des accords d’Abraham, tentera à nouveau de combler cette distance, principalement en essayant de présenter à la nouvelle administration américaine un enlisement de l’accord, forçant un retour à la guerre. Le président américain, par ailleurs conscient de l’avantage stratégique que représente Israël pour les États-Unis et ,au delà des désaccords personnels qu’il peut avoir, bien plus pro-israélien que son prédécesseur, devra augmenter la pression sur les autorités israéliennes s’il veut pouvoir réussir ses objectifs sur le long terme et éviter de revenir à une guerre qui continue de saper l’autorité américaine au Moyen-Orient et au-delà. Il n’y aurait pas de cessez-le-feu sans Donald Trump, mais la vraie question est de savoir si le cessez-le-feu peut durer avec lui.
Quand Trump détruit ce que fait Donald
C’est au final la quatorzième visite du Premier Ministre israélien, Benyamin Netanyahu, qui aura permis au président américain de dévoiler les contours de son plan pour l’enclave palestinienne. La principale ligne de l’administration Trump à ce sujet est claire : faire de la bande de Gaza la « Côte d’Azur du Moyen-Orient ». Sur son réseau Truth Social, le républicain a affirmé, ce jeudi 6 février, que le contrôle de la bande de Gaza serait transmis aux États-Unis par Israël dès la fin du conflit qui l’oppose au Hamas. « La bande de Gaza serait transmise aux États-Unis par Israël à la conclusion des hostilités. Les Palestiniens […] auraient déjà été réinstallés dans des communautés bien plus sûres et plus belles, avec de nouvelles maisons modernes, dans la région », a-t-il déclaré. Avant d’assurer : « La population aura la chance d’être heureuse, en sécurité et libre. » Selon Donald Trump, les États-Unis commenceront ensuite « lentement et prudemment » la construction « de ce qui deviendrait l’un des plus grands et des plus spectaculaires développements de ce type sur Terre ». Tout ça, « en collaboration » avec des équipes du monde entier. Le président affirme qu’aucun soldat américain n’aurait besoin d’être déployé alors que « la stabilité » régnerait sur le territoire palestinien.
Donald Trump a ainsi répété sa volonté de prendre le contrôle de l’enclave palestinienne pour la transformer en « Côte d’Azur » du Proche-Orient après avoir expulsé ses plus de deux millions d’habitants palestiniens vers les pays voisins. Le « projet », dévoilé par le président américain lors d’une conférence de presse mardi avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, a été immédiatement condamné dans le monde arabe, comme à l’international. Souriant au côté de Donald Trump, Benyamin Netanyahou a salué les « idées innovantes » de son interlocuteur et sa « volonté de dépasser les idées reçues ». Israël s’est ensuite dit enclin à aider les Palestiniens « volontaires » à quitter Gaza. Face au tollé international, Washington a tenté de tempérer les déclarations de Donald Trump, assurant que le transfert de la population gazaouie sera « temporaire », car Gaza est actuellement un « endroit inhabitable pour des êtres humains ».
Cosme Lorizon

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