Article écrit par Cosme Lorizon

Depuis l’ouvrage de James Hunter sur les « guerres culturelles » on sait que la question des valeurs a été au cœur des mobilisations politiques aux États-Unis. Selon la thèse influente de ce sociologue américain, des fondamentalistes protestants et des catholiques conservateurs ont uni leurs forces à partir des années 1970 pour contester l’hégémonie progressiste sur la culture américaine. Deux camps se sont depuis affrontés : d’un côté « les orthodoxes » pour qui la vérité morale est statique, universelle et sanctionnée par le divin ; de l’autre, des « progressistes » qui considèrent que la vérité morale est évolutive et strictement contextuelle. Cette ligne de fracture structure encore aujourd’hui la vie politique américaine.

C’est dans cette longue guerre culturelle qu’il faut replacer l’ascension de Donald Trump. De 2016 à 2024, le mouvement MAGA a pris le contrôle du Parti républicain, marginalisant les élites libérales traditionnelles. Toutefois, cette vague populiste, avec sa dénonciation virulente du « wokisme », traduit-elle un véritable retour aux valeurs conservatrices classiques ? Et cette dynamique est-elle appelée à s’exporter vers l’Europe, comme une réaction en chaîne idéologique ?

Historiquement, les droites européennes se sont davantage accommodées des conquêtes sociales progressistes. En acceptant le droit à l’avortement ou le mariage homosexuel, en participant à des coalitions excluant l’extrême droite, elles se sont longtemps inscrites dans une logique de compromis démocratique. Ce consensus semble aujourd’hui voler en éclats. En Europe comme aux États-Unis, la droite libérale décline, laissant place à des forces nationalistes, identitaires et autoritaires. Les partis issus du libéral-conservatisme modéré (qu’il s’agisse des Républicains américains de la famille Bush, des Tories britanniques, de la démocratie chrétienne italienne ou de la droite gaulliste française) cèdent du terrain ou se rapprochent idéologiquement de mouvements populistes de plus en plus ouvertement. En témoigne, en France, l’ascension médiatique et politique d’une figure telle que Bruno Retailleau.

Les idéologues du trumpisme, notamment Steve Bannon et JD Vance, cherchent désormais à fédérer les droites européennes autour de valeurs dites « traditionnelles », délaissant les anciens piliers de l’unité occidentale comme la défense du « monde libre ». Cette recomposition est portée par une admiration manifeste pour Trump. Pourtant, elle contient une contradiction : peut-on réellement bâtir une coalition internationale des valeurs tout en glorifiant l’égoïsme national et le repli souverainiste ? Peu importe, au fond, que Trump soit la cause ou le symptôme de cette transformation des droites. En effet, si l’actuel Président des États-Unis est loin d’être un modèle de cohérence politique mais constitue plutôt un Frankenstein des droites dans leur diversité, montrant alternativement un visage libéral ou souverainiste en fonction de ses interlocuteurs ; les idéologues populistes qui le copient outre-atlantique souhaitent, eux, incarner une vision cohérente des valeurs, en rupture non seulement avec le progressisme, mais aussi avec le libéralisme politique classique.

Droites françaises et influence du trumpisme

Pour mieux comprendre cette recomposition idéologique, il est éclairant de revenir à la typologie de René Rémond, qui distingue trois traditions à droite : les légitimistes (traditionalistes), les bonapartistes (césaristes) et les orléanistes (libéraux). Aujourd’hui, les deux premières connaissent un regain sous de nouvelles formes, tandis que la troisième semble en crise.

Légitimisme légaliste : la foi par la loi

Les « légitimistes » contemporains ne militent plus pour la monarchie mais défendent un christianisme conservateur. Ce dernier ne repose plus sur la foi personnelle (déclin oblige) mais cherche à s’imposer par la loi. La bataille contre l’avortement, les droits LGBT et le féminisme constitue leur cheval de bataille. En Europe, la France laïque se retrouve paradoxalement alliée à la Pologne catholique dans l’expression d’un traditionalisme chrétien agressif ; de la « Manif pour tous » à la défense de la messe en latin, on observe une volonté de retour à un ordre moral chrétien.

Il est logique que ce retour de flamme s’incarne principalement dans le catholicisme européen. Le protestantisme s’est largement sécularisé, ou, dans sa version évangélique, s’est implanté parmi des groupes issus de l’immigration, souvent éloignés des revendications identitaires blanches. Aux États-Unis, ce sont pourtant des intellectuels catholiques, souvent d’anciens protestants convertis, comme JD Vance, qui donnent le ton idéologique du trumpisme, tandis que la base électorale reste majoritairement évangélique. L’évangélisme, peu enclin à produire une élite intellectuelle, laisse cette fonction à des penseurs qui convoquent les Pères de l’Église pour réancrer la société dans une transcendance morale.

Bonapartisme technologique : autorité sans valeurs

Le bonapartisme constitue la deuxième grande famille de droite selon Rémond. C’est la figure du chef fort, voire providentiel, qui domine ici. Ce modèle s’incarne aujourd’hui dans une forme de populisme autoritaire, qui peut aussi bien adopter des figures féminines (Giorgia Meloni, Marine Le Pen). Il ne s’appuie pas sur un corpus de valeurs stable, si ce n’est le respect de l’autorité. C’est cette vacuité axiologique qui explique l’attraction du monde de la tech pour une version autoritaire de la gouvernance, une sorte de « monarchie geek » qui verrait dans la démocratie un obstacle à l’efficacité.

Déclin de l’orléanisme : l’impasse libérale

La grande fracture actuelle à droite est la crise du courant libéral, identifié par Rémond à l’orléanisme. Ce libéralisme politique, qui a structuré les droites de gouvernement après 1945, prônait l’économie de marché, l’État de droit, le multilatéralisme et une vision atlantiste. Enraciné dans les Lumières, il partageait avec la démocratie chrétienne un humanisme tempéré. Cependant, à partir des années 1980, ce courant a adopté un néolibéralisme radical qui a contribué à la désagrégation du lien social.

Reagan et Thatcher ont pu prétendre défendre les valeurs traditionnelles, mais en réalité, ils ont initié une vague de dérégulation qui a sapé les fondements collectifs de leurs sociétés. Thatcher affirmait : « la société n’existe pas ». Ce slogan résume à lui-seul l’échec du néolibéralisme à penser le commun. En Europe, la droite s’est « berlusconisée », combinant libéralisme économique et libertinage des élites, sans même feindre de défendre des principes moraux.

Ce néolibéralisme exacerbé a engendré un individualisme sans racines, focalisé sur la réalisation de soi. Le wokisme, dans cette logique, est un prolongement de cet individualisme contractuel. Il a été parfaitement intégré par le capitalisme global, de Disney à Benetton, avant d’être soudainement rejeté en 2024 par les milieux d’affaires, alignés sur Trump.

Face à cette crise, certains libéraux tentent un retour aux sources. Pierre Manent, par exemple, regrette l’abandon du droit naturel. Selon lui, la politique ne peut être neutre : elle doit viser le bien commun, et donc poser la question de la nature de la communauté politique, de sa culture et de son identité. Cette réflexion croise la critique populiste de l’immigration et le rejet d’une culture perçue comme déconnectée. Le libéralisme se redéfinit alors non plus comme universel, mais comme expression culturelle singulière. Les disciples d’Aron deviennent par exemple plus souverainistes et sceptiques face à l’assimilation. Ce qui relevait de l’universel (droits de l’homme, christianisme missionnaire) devient un patrimoine culturel européen, menacé et assiégé.

Ce repositionnement du libéralisme vers un État plus fort, plus identitaire, évoque plus Carl Schmitt que John Locke. Il désigne des ennemis : l’islam, l’immigration, le wokisme (rassemblés sous l’étiquette d’« islamo-gauchisme »). L’État n’est plus vu comme un arbitre neutre, mais comme un instrument à reconquérir. L’assaut du Capitole en 2021 symbolise cette volonté de reprendre le contrôle des institutions. L’orléanisme est donc bel et bien mort.

Les libertariens : l’individualisme radical au pouvoir

Le vide laissé par le libéralisme politique est aujourd’hui occupé par un courant nouveau : le libertarianisme. Celui-ci pousse à l’extrême l’individualisme, mais rejette toute idée de contrat social. L’État, pour les libertariens, n’est pas un arbitre légitime mais un obstacle à l’expression de la liberté individuelle. Ce rejet de l’État trouve une traduction politique dans la pratique des « executive orders » de Trump, qui incarnent une vision schmittienne du pouvoir : un souverain narcissique remplaçant la souveraineté collective.

Longtemps marginal, le libertarianisme est aujourd’hui associé au pouvoir, notamment via son adoption par les élites technologiques ; à commencer par Elon Musk. Avec Trump, ce courant n’est plus à la périphérie : il s’invite au centre du jeu politique.

Le nouveau choc des droites


Le paysage politique de la droite connaît aujourd’hui une recomposition profonde, marquée par la domination croissante des populismes. Cette montée en puissance s’opère néanmoins dans le cadre d’une cohabitation tendue entre trois grandes tendances qui, tout en s’unissant dans leurs combats, incarnent des visions du monde fondamentalement divergentes : une droite chrétienne et réactionnaire, un populisme identitaire en quête d’hégémonie culturelle, et une droite technologique et libertarienne aux accents transhumanistes. Tous se retrouvent autour de figures comme Donald Trump, qu’ils perçoivent comme le modèle à suivre, et tentent d’exporter cette alliance idéologique vers l’Europe. Pourtant, cette alliance fragile masque de profonds antagonismes. Une fois la conquête du pouvoir achevée, la cohabitation devient périlleuse. Car gouverner, c’est choisir ; et choisir, ici, c’est trancher entre des conceptions inconciliables de l’homme, de la société et de la liberté.

Une droite chrétienne et réactionnaire en quête d’imposition morale

La première composante de cette nouvelle droite est celle qui se réfère explicitement à la tradition chrétienne, et plus précisément à une lecture rigide, autoritaire, presque intégriste de celle-ci. Il ne s’agit pas seulement de conserver les valeurs anciennes, mais de revenir à une vision pré-moderne de l’ordre social, inspirée de la philosophie médiévale et notamment de la loi naturelle de Thomas d’Aquin. Pour cette droite, incarnée par des figures comme JD Vance ou Steve Bannon, la liberté ne se conçoit que dans le cadre d’un ordre moral jugé objectif et transcendant. Le féminisme, l’homosexualité ou l’individualisme moderne sont vus comme les symptômes d’un effondrement anthropologique auquel il faut remédier.

Toutefois, cette droite n’est pas pour autant missionnaire. Elle ne cherche pas tant à convertir qu’à imposer. Faiblement enracinée dans la foi vivante (qui connaît un déclin constant aux États-Unis comme en Europe) elle s’emploie à traduire ses valeurs dans la loi, espérant ainsi restaurer une forme d’ordre moral autoritaire. C’est ainsi qu’elle mène ses batailles : contre l’avortement, pour le retour de la messe en latin, ou pour l’édification d’un cadre juridique autorisant la discrimination religieuse sous couvert de liberté de conscience.

Ce courant trouve aux États-Unis un ancrage solide dans les milieux évangéliques, même si ses leaders intellectuels sont souvent d’anciens protestants convertis au catholicisme. En Europe, cette droite reste plus marginale, éprouvant des difficultés à se traduire en projet politique majoritaire. Malgré des figures comme Vincent Bolloré ou les spectacles du Puy du Fou, la tentative de « re-christianisation » de la sphère publique reste symbolique. Le recul de la pratique religieuse limite son influence directe, et ses alliances avec les populistes identitaires (comme en témoigne le rapprochement entre Marion Maréchal et Éric Zemmour) achoppent souvent sur des contradictions de fond. Car ces populistes affichent rarement une vie privée conforme aux normes chrétiennes qu’ils voudraient restaurer.

Les populistes identitaires : défenseurs d’un mode de vie en déclin

Le populisme identitaire représente aujourd’hui la force dominante de la nouvelle droite, particulièrement en Europe. Contrairement à la droite chrétienne, il ne vise pas un retour à un ordre religieux ou théologique, mais plutôt à la préservation d’un mode de vie perçu comme menacé. Il est nostalgique, parfois jusqu’à l’absurde, des Trente Glorieuses, des années 1950 ou même de l’Allemagne de l’Est ; autant d’âges d’or imaginaires où les repères culturels semblaient stables, l’autorité respectée, et l’homogénéité sociale acquise.

Cette droite identitaire a intégré, souvent de manière implicite, les acquis culturels des révolutions libérales des années 1960. Elle ne remet pas en cause frontalement les droits des femmes ou le mariage homosexuel, car elle les considère désormais comme des éléments constitutifs de l’identité occidentale. Ainsi, le féminisme, dans ce discours, devient un outil de distinction vis-à-vis de l’islam, présenté comme médiéval et incompatible avec les « valeurs européennes ». L’identité chrétienne y est souvent réduite à un totem vide, brandi non pour sa spiritualité mais pour son efficacité politique dans le rejet de l’autre.

Dans ce contexte, la foi religieuse est un prétexte plus qu’une conviction. Les figures de cette droite (de Marine Le Pen à Geert Wilders en passant par Nigel Farage) incarnent une culture individualiste, libertaire, parfois hédoniste. Leur électorat, souvent issu des classes populaires blanches, aspire avant tout à une tranquillité de vie débarrassée des contraintes extérieures : fiscalité, régulation environnementale, immigration, injonctions morales. Ils veulent « vivre comme avant », dans un monde qu’ils sentent leur échapper.

Cependant, cette défense d’un mode de vie passe aussi par l’adhésion à un État fort. Ces populistes ne veulent pas privatiser la santé ou la sécurité : ils réclament au contraire une souveraineté nationale capable de les protéger des mutations imposées de l’extérieur, qu’elles viennent de Bruxelles, de Davos ou de la Silicon Valley. C’est cette tension entre conservatisme culturel et attentes sociales étatiques qui façonne leur ambivalence politique, mais aussi leur succès électoral.

Les techno-libertariens : la rupture absolue avec l’ordre ancien

La troisième force, la plus récente mais aussi la plus radicalement nouvelle, est celle des techno-libertariens. Elle n’a que faire des traditions, des identités collectives ou des régulations sociales. Elle rêve d’un monde post-humain, régi par la technique et la puissance individuelle. Elon Musk en est l’emblème le plus visible : un milliardaire mégalomane qui rêve d’espace, d’intelligence artificielle généralisée et d’un ordre social fondé sur l’excellence génétique.

Ces élites de la tech, loin d’aspirer à gouverner pour le peuple, cherchent à se séparer de lui. Leur projet est explicitement sécessionniste : créer des enclaves autonomes, des villes-entreprises, des communautés fermées, où ils pourront vivre selon leurs propres normes. Ils ne croient ni à la démocratie, ni à l’égalité, ni à la solidarité : seulement à la réussite individuelle, à l’innovation disruptive, et à la domination par le génie.

Contrairement au néolibéralisme classique, qui promettait à chacun l’émancipation par le travail et la consommation, les techno-libertariens assument un monde hiérarchique, où les perdants n’ont qu’à disparaître. Leur modèle n’est pas la méritocratie, mais une aristocratie génétique et technologique. Le transhumanisme, pour eux, est la continuation logique du capitalisme : prolonger la vie, augmenter les capacités humaines, effacer les limites naturelles.

Cette vision est profondément étrangère aux deux autres droites. Les fondamentalistes chrétiens, pour qui l’humain est une créature sacrée, y voient une menace. Les populistes identitaires, attachés à la nation et aux services publics, ne peuvent qu’être effrayés par ce projet de dissolution de l’État au profit d’une gouvernance privée mondialisée.

Qui perd vraiment dans cette alliance improbable ?

Dans ce triangle instable, les fondamentalistes chrétiens apparaissent comme les premiers perdants. Certes, ils ont obtenu l’interdiction de l’avortement dans plusieurs États américains. Cette victoire juridique s’accompagne toutefois d’une trahison culturelle. Car ce retour en arrière n’est pas motivé par une revalorisation de la famille chrétienne, mais par une volonté de contrôler les corps féminins dans un monde où la virilité décomplexée est valorisée comme jamais.

Le projet de subvention publique pour la fécondation in vitro annoncé par Trump en 2024 illustre bien cette contradiction. Les évêques s’insurgent, dénoncent une incohérence. Ils passent en réalité à côté de l’essentiel : la logique qui anime cette droite n’est pas la protection de la vie, mais la reproduction des élites. Ce n’est pas la charité chrétienne qui triomphe, mais la masculinité toxique. Le modèle familial promu n’est pas celui de la Sainte Famille, mais celui de l’entrepreneur polygame et dominateur.

Les valeurs chrétiennes sont instrumentalisées par une droite qui ne partage ni leur spiritualité, ni leur compassion. Les normes sont imposées non pas au nom d’un bien commun, mais pour renforcer l’ordre social souhaité par les plus puissants. Ce que l’on célèbre ici, ce n’est pas le retour à Dieu, mais l’affirmation d’une virilité conquérante et brutale.

Trois visions irréconciliables de l’humanité

Nous sommes donc face à trois « anthropologies » et trois systèmes de valeurs opposés. 

  • Les cathos-tradi sont très gênés par la science-fiction démiurgique des techno-libertariens qui veulent rendre Dieu aussi inutile que le petit peuple. Ils ne peuvent toutefois pas non plus accepter l’individualisme jouissif des populistes identitaires qui, eux, veulent simplement qu’on les laisse vivre tranquillement, sans vaccins ni migrants, mais aussi sans messe ni confession. 
  • Les populistes identitaires sont par ailleurs souverainistes car, pour protéger leur mode de vie, ils ont besoin de l’État régalien que les techno-libertariens veulent détruire. 
  • Ces populistes ne veulent pas d’une privatisation de la santé et de la sécurité, ils veulent de l’État-nation, au contraire des techno-libertariens qui ne rêvent que de détruire l’État pour le remplacer par un consortium mondial d’entrepreneurs.

Ces trois groupes ne se réfèrent pas à une vision commune de ce que serait la culture occidentale, même si tous expérimentent une forme de déculturation.

  • Les chrétiens fondamentalistes se vivent comme extérieurs à une culture devenue païenne. 
  • Les libertariens sont dans l’uchronie de la science-fiction : un autre monde est possible, mais ailleurs ; ils sont dans le jeu vidéo en permanence ; Le Seigneur des Anneaux est leur réservoir d’imaginaire ; le passé ne les intéresse et ne les inspire pas.
  • Les populistes sont dans le « mode de vie », l’immanence permanente, la nostalgie de la jeunesse de leurs parents. 

Ces trois tribus ont cependant deux points en commun : le ressentiment (donc la haine) et l’amour de la norme.

Les chrétiens fondamentalistes croient en la loi (plus qu’en l’amour) comme condition même de la liberté ; ils se plaignent des tracasseries administratives seulement dans la mesure où elles les empêchent d’appliquer leurs propres normes, comme par exemple exiger l’adhésion de leurs employés aux valeurs chrétiennes. Quand ils parlent de liberté, ils ne disent pas « freedom » mais « liberty », c’est-à-dire non pas la liberté individuelle tant honnie, mais l’autonomie de l’Église (libertas ecclesiae dans la terminologie canonique) ; il est caractéristique que l’executive order de Trump amnistiant des militants chrétiens parle plutôt de « religious liberty » que de religious freedom. Tout l’effort des fondamentalistes chrétiens est d’agir par la loi, d’où la centralité du contrôle de la Cour suprême dans leur stratégie politique.

Les populistes et libertariens sembleraient beaucoup plus opposés à toute extension de l’empire des normes qu’ils attribuent au « wokisme » et à l’écologie. Toutefois, c’est le contraire qui se passe : ils veulent simplement inverser la logique normative dans leur sens. L’arrivée de Trump au pouvoir a entraîné un accroissement de la pression normative. Pour mettre fin à une normativité écologique, comme l’interdiction des pailles en plastique, Trump ne répond pas par la liberté de choix, mais par  l’interdiction des pailles en carton. En se plaignant de la censure woke, la nouvelle droite exerce une nouvelle censure encore plus systématique sur les livres et l’enseignement : au lieu de censurer un auteur, on censure une catégorie conceptuelle entière : le genre et la race. On retrouve logiquement ce réflexe dans la droite en France à une échelle plus petite : la protestation contre la censure woke s’exprime par des demandes d’interdiction, d’éviction et de retrait de citoyenneté.

Le paradoxe des libertariens est qu’ils sont contre les normes, mais rejoignent un empire où les normes s’appliquent aux autres. Les normes servent alors à permettre à la nouvelle élite de s’affranchir des normes. Elles sont la condition de l’exercice de la toute-puissance. L’homme du ressentiment peut enfin réaliser son rêve nietzschéen : en finir avec la culpabilité.

C’est pourquoi il faut suivre de près ce débat sur les valeurs. 

Les résultats des élections tant en Europe qu’aux États-Unis montrent depuis longtemps que l’on vote plutôt pour ses idées que pour ses intérêts : comment expliquer autrement pourquoi des pauvres blancs et des minorités ont voté pour Trump ? 

Enfin, cette guerre des valeurs au cœur même de l’électorat populiste est très mouvante. Car quand les valeurs se traduisent en normes mesquines qui touchent à tous les domaines de la société et de la vie privée, sans pour autant alléger « l’insécurité culturelle » ni apporter la prospérité ; alors peut-être que la liberté redeviendra désirable.

Cosme Lorizon

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