Le reportage publié sur YouTube de la journaliste OK-Charlotte sorti fin septembre nous met en immersion dans un monde caché, teinté de secrets : Only-fan. Un arbre qui cache une forêt de tabous.

OK-Charlotte est une journaliste comme l’époque sait en faire. Elle réalise des formats vlogs et discute sur le terrain avec ses contemporains. Chacun de ses reportages est en immersion : ici chez des gens du voyage évangéliques, là chez des sans domicile fixe à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle à Paris. Elle parle d’une pléthore de sujets : marginalité, précarité ou encore changement climatique. Depuis sa caméra qu’elle emmène partout, on découvre ou redécouvre le monde.

Alors, ce 25 décembre 2025, un sujet que l’on peut qualifier de “délicat” pour beaucoup débarque sur nos fils d’actualités. Qu’a donc bien pu faire notre Tintin du XXIᵉ siècle ? La face cachée de l’aéroport Charles-de-Gaulle s’aborde avec un peu de tchatche, la nuit tombée après la fermeture. Les gens du voyage s’abordent et se décrivent en parlant et en vivant leur quotidien. Mais comment parler d’une créatrice Only-fan ? D’une actrice porno ? D’une entrepreneuse sur ces plateformes ? D’une icône de son milieu ?

Car OK-Charlotte est allée voir Khalamite, l’une des créatrices et actrices les plus connues de France. La journaliste indépendante a posé sa caméra à Lyon au mois de juillet, au cœur de l’été. Only-fan est un site né en 2016. Le fondateur est un milliardaire américano-ukrainien, Leonid Radvinsky. C’est une plateforme qui laisse la possibilité de créer du paiement pour être vu, du contenu pouvant être promotionnel pour les créateurs. Nous pouvons payer pour regarder, consommer un contenu mis en ligne par le créateur : tu paies, tu regardes. Le contenu peut aussi être personnalisé moyennant finances. Cela permet aux créateurs d’en tirer une source de revenus si les consommateurs, les fans, sont nombreux. La plateforme en tire un pourcentage des revenus générés, autour de 20 %. L’application permet donc à un créateur d’être rémunéré grâce à l’engagement des consommateurs. Cependant, l’application prospérant, le contenu s’est petit à petit érotisé, passant d’une palette de créateurs allant d’artistes ou de coachs sportifs à des créateurs de contenu pouvant monétiser un contenu sexuel sans être censurés. Les conditions du site sont donc propices à un contenu privatisé, monétisable, ce qui donne un espace où la pornographie a toute sa place.

Une immersion dans un métier “spécial”

Mais comment commence-t-on dans ce domaine ? Pourquoi ?

Pour Khalamite, surnommée Khala dans le reportage, c’était pour gagner sa vie. Elle travaillait comme réceptionniste dans des banques, des cabinets d’avocats et de médecins. “Je ne vais pas passer ma vie à l’accueil d’une banque.” Cette situation reflète ici une situation qui, chez les jeunes, est archétypale : la précarité et la hantise du classique “métro, boulot, dodo”. Khala était au SMIC, ayant un maintien de vie sans plus : “J’avais besoin d’argent comme toute personne qui a le SMIC, quoi !”

En allant au-delà de sa situation personnelle, les jeunes sont vulnérables face à la précarité et la pauvreté. Selon une étude de l’INSEE publiée en juillet 2025, le taux de pauvreté chez les 18-29 ans est de 17,5 %. Soit deux points de plus que la moyenne nationale, c’est-à-dire 15,4 %. Cela est dû à la précarité de l’emploi, avec un plus grand nombre de contrats courts, de plus grandes chances d’avoir des revenus faibles ou irréguliers. Le problème, c’est aussi le manque d’emploi : 18-19 % selon l’INSEE et la DARES (pour Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques). Dans un contexte comme celui-ci, l’argent sur Internet, venant des plateformes, est une voie de sortie de la précarité intéressante.

Une autre créatrice interrogée dans la vidéo est quant à elle dans une situation plus compliquée que Khala. Madeleine est issue d’un milieu pauvre. Charlotte l’interviewe dans cette partie de son reportage pour sûrement offrir un autre regard sur le métier. Madeleine ne s’est pas lancée dans un contexte similaire à celui de Khala, mais dans une situation de nécessité. Elle a dû se lancer. OK-Charlotte divise son reportage en plusieurs jours. Pour le deuxième, c’est une immersion dans le quotidien de la créatrice, dans les choses relatives à son travail. La créatrice est dans le très haut du panier des créateurs Only-fan et dirige une entreprise avec plusieurs salariés.

Sa grande force est son exposition sur les réseaux sociaux plus classiques, avec un compte TikTok à plus de 155 000 abonnés et un compte Instagram de 500 000 abonnés. C’est une chose qui la démarque des autres créateurs et qu’elle transmet aux autres créatrices dans ses cours payants réservés à ces dernières. Investir les réseaux classiques pour promouvoir leur contenu sans être dans l’explicite, sans montrer de positions suggestives, sans non plus se cacher… On le comprend sans trop le savoir : il y a autre chose dans leurs productions que de simples photos ou vidéos chorégraphiées.

Avec ses réseaux, elle ne devient pas simplement une créatrice, mais une icône à son échelle. Car j’ai oublié de le mentionner : Khalamite a les cheveux bleus, ce qui la rend très reconnaissable. Mickey a ses grandes oreilles, Batman a son masque, The Weeknd son afro et ses lunettes, Khalamite a ses cheveux. Quand elle se balade dans les rues avec Charlotte, on la voit. De jeunes personnes lui demandent un selfie, et s’en vont rapidement. Khala loue la gentillesse de ses fans, leur efficacité, pour ne pas dire leur rapidité. Car le fait d’être aussi bref met en exergue un autre aspect de son travail : la sorte de tabou autour de son métier.

Khalamite fait des vidéos où elle a des rapports sexuels avec des gens. C’est un métier qui fait évidemment preuve de tabou : cela touche à des sujets sensibles, le corps, la nudité et la sexualité. On le sait, son métier, c’est de se filmer, de se montrer être avec un partenaire ou seule pour convenir aux inclinations diverses et variées de ses fans. Alors se mêlent la honte, la fascination et le mépris, voire même la curiosité. Ce n’est pas pour rien que dans le reportage, au jour 1, elle prend un selfie au moment où elle est attablée en terrasse, et puis juste après, un badaud tend le regard pour bien voir si c’est elle (sûrement à cause de sa chevelure).

La fabrique d’icônes

Au-delà de l’impression de gêne et de fascination autour du personnage de Khala, il y a un autre aspect dans cette gêne. Cette gêne entre la notoriété et la substance même de son travail amène à nous poser la question de sa place dans notre imaginaire. Car sa figure entraîne chez les internautes plusieurs réactions. On sent une certaine liberté où tous les désirs semblent s’exprimer au grand jour en 4K.

Mais de l’autre, elle semble sale, usée par les regards désirants des consommateurs de son contenu, tellement sale qu’il est plus simple pour nous de l’insulter et de la couvrir de honte.

Khalamite est libre financièrement, elle est plutôt tranquille dans un 170 m² dans la ville de Lyon. Mais elle est emprisonnée dans son travail et par son statut d’icône, dévisagée sûrement, dans un carcan où elle ne peut pas trop bouger. Son métier l’oblige à avoir un compte en banque au Luxembourg, car en France aucune banque ne veut prendre en charge son argent issu du “travail du sexe”. En appel avec son comptable, qui lui parle de ses affaires fiscales, le fait qu’elle a été virée de 3 banques en un an, elle parle à Charlotte de ses désavantages. Elle ne peut pas faire de prêt ni acheter des choses, car sinon, chaque personne qui en bénéficierait serait considérée comme proxénète. Son argent est celui de la prostitution. “Si je te donne 1 euro, t’es proxénète”, dit-elle.

Sa liberté, à elle, a un goût amer, car elle porte un rôle lourd à porter : celui de la putain. C’est Sigmund Freud qui a théorisé le complexe de la Madone et de la putain, dans le cadre des relations amoureuses entre les hommes et les femmes. Les hommes ayant un rapport entre deux archétypes de femmes : celle que l’on idéalise (la Madone) pour le mariage ainsi que la simple reproduction, et qu’on ne désire pas, et la putain, désirée, admirée pour sa liberté sexuelle et son côté provocant, mais décriée, insultée et reléguée à un simple objet de désir.

On peut étendre ce phénomène à une échelle plus grande, celle des réseaux, où l’on va considérer la dite Khalamite comme un objet de honte (l’efficacité de ses fans et leur rapidité en est un bon exemple). On consomme son contenu et on s’en va, on ne traîne pas, on ne montre pas la photo à papa et maman. C’est une séquence mêlant désir et honte : désir, soit sexuel, soit une attirance envers quelque chose sentant le soufre. Khalamite inspire ici autant le dégoût que le désir et une teinte d’admiration. Elle est un tabou dont tout le monde parle.

L’autre paradoxe touche à la promotion de son travail. Faut-il encourager à faire le même métier que soi ? Charlotte pose alors la question : avec la mise en avant de son contenu, cela n’encourage-t-il pas les jeunes à se lancer ? Khala rassure : non, car elle parle des risques : “Trigger warning, c’est dangereux, trigger warning tu vas perdre ta famille, en fait tu ne gagnes pas d’argent.” Bref, il n’est pas anodin, là encore, de ne pas conseiller sans souci son propre métier (comme d’autres métiers, évidemment).

Une figure de notre temps

Dans une partie de la vidéo traitant de sa gestion d’entreprise, Charlotte montre le travail de Khala dans sa partie plus répétitive, car elle possède une société qui embauche neuf personnes. Elle discute par messages interposés avec ses abonnés, moyennant finances (elle ou une employée). Et elle discute comme avec des “amis”, selon ses dires.

Avec ses assistantes, elle reçoit les dires des clients qui se confient et parlent à cœur ouvert de leurs vies, entre chômage et problèmes du quotidien qu’ils ne peuvent pas dire à leurs proches. Khala et son équipe comblent la misère affective de nombreux hommes. OK-Charlotte fait alors part d’une réflexion : “Moi, j’ai l’impression que vous êtes une sorte de cellule de gestion de la psychologie masculine.” L’assemblée de l’entreprise rit, puis l’une de ses assistantes dit : “J’ai l’impression qu’on fait du social, hein.” Khala répond : “Ah vraiment.”

Ce paradoxe s’articule aussi autour de ce fait : Khalamite est sûrement d’utilité publique.

Oui, vous avez bien entendu.

Elle discute comme si elle était une amie (sauf que cette amie te demande de payer un forfait pouvant aller jusqu’à 84 dollars, soit autour de 72,32 euros). Et elle épanche les plaies béantes de la solitude masculine et de la misère affective.

Selon la Fondation de France et le Crédoc (pour Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie), il y a 12 % de Français de plus de 15 ans qui sont isolés au niveau relationnel. 1 jeune adulte sur 4 se sent seul (25-39 ans), selon la Fondation de France et Ipsos. Selon l’IFOP, 27 à 28 % d’hommes n’ont pas eu de rapports sexuels sur les 12 derniers mois (une proportion qui a triplé depuis 2006). Autour de 30 % d’hommes sans confident proche, selon le Crédoc et l’INED.

Il y a là un vrai problème que Khalamite, sans le vouloir, comble : elle aide fortement à apaiser les problèmes d’une génération aux prises avec ses propres frustrations, et qui se retrouve dans ces rapports tarifés et affectifs. Cette séquence fait évidemment écho à cette “épidémie” de la solitude masculine décrite par bon nombre d’observateurs en France et en Occident.

Khalamite permet de canaliser (moyennant finances) les frustrations d’hommes complètement atomisés, sans moyens de sociabiliser. Alors, quand la collaboratrice de Khala dit : “On fait du social”, tout prend son sens. Dans un contexte où les hommes hétérosexuels sont dans une véritable crise de sens, Khalamite fait figure de rédemptrice. C’est comme si elle s’offrait en sacrifice face aux souffrances masculines. Alors on comprend que ce genre de figure est là parce qu’on la demande.

L’offre et la demande ont créé Khalamite.

Je vous invite évidemment à regarder l’entièreté de la vidéo dont le lien sera mis en source :

Lien de la vidéo = https://youtu.be/-hJimx7iXxk?si=sGQd1LUpXA4vdZ0F

Autres sources : Ifop ; Fondation de France ; Insee ; Presse.inserm ; Youtube

Écrit par Alb

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