L’essor de SHEIN illustre un tournant majeur dans l’univers de la mode : la démocratisation extrême du vêtement grâce à des prix ultra-bas et une production accélérée. Pourtant, derrière l’image d’une marque « pour tous » et d’un modèle présenté comme inclusif, la réalité sociale et industrielle soulève des questions fondamentales. Alors que de nombreux consommateurs se revendiquent aujourd’hui sensibles à l’égalité, au social et aux conditions humaines, le modèle économique de SHEIN repose paradoxalement sur des pratiques de production qui s’opposent directement à ces valeurs.

Les conditions de fabrication dans les ateliers sous-traitants associés à SHEIN sont particulièrement révélatrices. Des enquêtes menées en Chine ont mis en lumière des semaines de travail pouvant atteindre 75 heures, avec seulement un jour de repos par mois dans certains ateliers. Le salaire moyen constaté dans plusieurs usines était d’environ 300 à 350 dollars par mois, alors que le salaire minimum vital dans ces régions dépasse souvent le double. Les ouvriers sont parfois payés à la pièce, ce qui génère une pression constante et des retenues financières en cas d’erreur. Ces réalités posent une contradiction majeure : comment revendiquer l’égalité tout en soutenant un système qui repose sur une main-d’œuvre épuisée, sous-rémunérée et soumise à des cadences difficiles à soutenir ?

Au-delà des conditions humaines, la qualité des produits et les risques sanitaires associés constituent un autre enjeu majeur. Plusieurs analyses indépendantes ont identifié dans certains vêtements ultra bon marché des taux extrêmement élevés de substances chimiques toxiques, telles que le plomb, certains phtalates ou encore des colorants azoïques. Dans un cas documenté, des chaussures enfants contenaient des phtalates à plus de 200 fois la limite autorisée dans certains pays. Or, ces substances ne sont pas anodines : elles sont associées à des perturbations hormonales, des irritations dermatologiques, des troubles respiratoires, voire des risques accrus de cancers à long terme. Ce phénomène démontre que le faible prix d’achat masque souvent un coût sanitaire invisible, assumé par l’utilisateur final.

Ce paradoxe moral est central : une partie de la clientèle qui soutient SHEIN se revendique progressiste, attachée aux notions de justice sociale et d’équité. Pourtant, consommer des produits issus d’un système qui repose sur des conditions de travail dégradées revient implicitement à cautionner ces pratiques. Peut-on réellement défendre l’égalité tout en fermant les yeux sur l’exploitation d’ouvriers travaillant plus de 11 heures par jour, sans garanties sociales solides, pour fabriquer des vêtements vendus à quelques euros ? La question ne concerne plus seulement la mode, mais la cohérence entre valeurs affichées et actes concrets.

Cette situation révèle un phénomène contemporain plus large : le consommateur moderne exprime des aspirations éthiques fortes, mais ses habitudes d’achat restent majoritairement guidées par le prix, la tendance et la facilité d’accès. Face à cela, l’industrie s’ajuste, parfois au détriment des principes sociaux ou sanitaires. L’arrivée de SHEIN dans des environnements commerciaux plus premium, comme certains grands magasins, illustre ce brouillage des repères : le style et le tarif prennent le dessus sur la traçabilité, la sécurité et l’éthique.

Dans ce contexte, l’enthousiasme de certains pour l’arrivée de SHEIN au BHV interroge. Ce n’est pas une critique sociale ni une remise en question du pouvoir d’achat des consommateurs ; il ne s’agit pas d’opposer classes populaires, classes moyennes et classes aisées. Au contraire, il est tout à fait normal qu’une grande ville possède des espaces commerciaux variés : des magasins accessibles, des enseignes pour la classe moyenne, et des lieux haut de gamme destinés à une clientèle plus aisée. Chaque univers a sa légitimité et son public, et cela participe à la richesse du paysage commercial d’une métropole. Même sans acheter, il est souvent agréable de se promener dans des boutiques haut de gamme simplement pour admirer la qualité, le savoir-faire, l’esthétique des produits ou le raffinement du merchandising. L’existence d’espaces de luxe n’est pas une offense sociale ; elle est une expression du pluralisme économique et culturel.

C’est pourquoi l’idée de « rabaisser » systématiquement ces lieux sous prétexte d’inclusivité est paradoxale. L’accès visuel, culturel et inspirationnel à la qualité est aussi une forme de démocratisation. La diversité des gammes , du populaire au très haut niveau, ne devrait pas être perçue comme une oppression, mais comme une richesse. De la même façon qu’il est légitime de vouloir des magasins accessibles, il est légitime de préserver des lieux qui valorisent la qualité, la durabilité et l’expérience.

D’ailleurs, les tentatives d’implanter des enseignes à très bas prix dans ces lieux ont déjà existé. Des marques comme Kiabi ou Jennifer ont, par le passé, essayé de s’installer dans des environnements plus premium ou proches de quartiers à fort flux commerçant. Pourtant, ces expériences se sont souvent soldées par un échec : très peu de clients, faible attractivité, et parfois même fermeture. Non pas par mépris de classe, mais parce que les comportements d’achat eux-mêmes contredisent les discours : ces enseignes n’étaient pas plébiscitées malgré leurs prix bas. Au final, beaucoup revendiquent vouloir du moins cher, mais se tournent vers Zara dès qu’il s’agit de suivre la tendance. La réalité est là : le consommateur prétend rechercher l’accessibilité, mais choisit le style et le prestige de la mode rapide plutôt que l’ultra-budget. À quoi bon revendiquer l’arrivée d’enseignes ultra low-cost si, dans les faits, ce sont toujours les marques « tendance » qui concentrent l’affluence ?

Dans ce cadre, l’arrivée de SHEIN au BHV soulève encore une autre contradiction : une fois implantée dans un espace plus premium, l’enseigne augmente ses prix. Ce qui retire précisément l’argument principal qui justifie habituellement son soutien. Que reste-t-il alors ? Ni qualité, ni durabilité, ni éthique, et désormais même pas le prix avantageux. Ce repositionnement interroge : si le même produit est vendu plus cher sans gain qualitatif ou social, où se situe l’intérêt pour le consommateur, et surtout la cohérence du discours ? Ce phénomène montre qu’il ne s’agit pas seulement d’accessibilité : c’est aussi une question de tendance, d’effet de mode et de perception sociale de la consommation.

Ainsi, l’argument selon lequel « SHEIN rend le BHV plus accessible » perd de sa substance lorsque les prix augmentent sans amélioration du produit ou des conditions humaines. Il ne s’agit plus d’inclusivité économique, mais simplement de déplacer un modèle contesté dans un espace qui n’était pas conçu pour l’accueillir, au détriment de la cohérence commerciale et des valeurs sociales invoquées.

Je vous laisse, pour plus d’informations, visionner ce documentaire que j’ai trouvé très intéressant : https://youtu.be/H5plVroJAAY?si=fbZHoR5Ni60IBHCe

De nombreux documentaires sont disponibles sur Youtube notamment sur Arte et expliquent concrètement ce problème.

Article rédigé par Alice de Germay

Laisser un commentaire

LA DISCUT ‘

La Discut Média, c’est une équipe d’étudiants passionnés qui décrypte l’actualité et les grands sujets de société avec des points de vue variés. Articles, interviews, débats : ici, on analyse, on discute et on ouvre le dialogue pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.

Nos réseaux