Depuis que le foyer d’hantavirus a été détecté sur le MV Hondius début mai 2026, une question hante les épidémiologistes : d’où vient le premier cas ? Un couple néerlandais, cinq mois de voyage en Amérique du Sud, et une contamination dont on ne sait toujours pas où elle a eu lieu. Mais avant d’enquêter, il faut comprendre : c’est quoi exactement, l’hantavirus ?
Le 1er avril 2026, le MV Hondius appareille depuis le port d’Ushuaïa, à l’extrême sud de l’Argentine. À son bord, 88 passagers et 59 membres d’équipage de 23 nationalités. La croisière doit les mener jusqu’au Cap-Vert, en longeant la côte atlantique. Cinq jours plus tard, le 6 avril, un passager néerlandais de 70 ans commence à se sentir mal. Fièvre, maux de tête, symptômes gastro-intestinaux. Ce qui ressemble à une gastro banale va très vite prendre une autre dimension.
Le 11 avril, cet homme est le premier à mourir à bord. Son épouse, 69 ans, est évacuée par avion le 25 avril vers Johannesburg, où elle décède à son tour à l’hôpital. Ce couple de Néerlandais est désormais au centre de toutes les investigations sanitaires. Ce sont eux, le patient zéro, ou plutôt les patients zéro.
Mais avant d’enquêter sur leur itinéraire, une question s’impose : qu’est-ce que l’hantavirus, exactement, et pourquoi ce nom provoque-t-il autant d’inquiétude ?
Ce qu’est vraiment l’hantavirus
L’hantavirus n’est pas un virus nouveau. Ces virus ont été identifiés pour la première fois dans les années 1950, lors d’une épidémie survenue pendant la guerre de Corée, où plus de 3 000 soldats avaient développé des symptômes proches de la grippe accompagnés d’hémorragies graves. Le nom vient d’une rivière coréenne, la rivière Hantaan. Depuis, on a identifié plus de 38 souches différentes, réparties sur tous les continents, chacune portée par une espèce de rongeur particulière.
Les hantavirus sont regroupés au sein de la famille des Hantaviridae. Plus de 20 espèces virales ont été identifiées, toutes zoonotiques, c’est-à-dire transmises par des animaux. Chaque souche est généralement associée à une seule espèce hôte naturelle, incluant principalement des rongeurs sauvages comme les rats, les campagnols ou les mulots. Ce qui les relie toutes : elles vivent dans les animaux sans les rendre malades, et peuvent passer à l’homme dans certaines circonstances.
La transmission se fait presque toujours par les rongeurs, et plus précisément, par ce qu’ils laissent derrière eux. Soulever une pierre dans une forêt, ouvrir un vieux refuge de montagne, nettoyer un grenier abandonné : si des rongeurs infectés y ont séjourné, leurs déjections peuvent contaminer l’air ambiant. Le virus peut survivre pendant de longues périodes dans l’environnement, de 12 à 15 jours dans des litières contaminées, et jusqu’à 96 jours à basse température. L’inhalation de quelques particules suffit à déclencher l’infection.
Des symptômes qui trompent, jusqu’à ce qu’il soit trop tard
C’est là que réside la perversité de l’hantavirus : il débute toujours comme une grippe banale. Fièvre, maux de tête, douleurs musculaires. Rien qui ne mette immédiatement la puce à l’oreille. Puis, pour certains patients, tout s’accélère. Dans les formes les plus sévères, les patients doivent être hospitalisés en unité de soins intensifs, avec une surveillance étroite et, si nécessaire, une aide respiratoire, oxygénothérapie, voire ventilation mécanique. Les poumons lâchent, le système cardiovasculaire s’effondre, et sans prise en charge immédiate, le patient peut mourir en quelques jours.
Il existe deux formes principales selon la géographie. En Europe et en Asie, la maladie touche principalement les reins, c’est la fièvre hémorragique avec syndrome rénal, dont le taux de mortalité reste relativement faible, entre 0,4 et 10%. En Amérique, la forme est beaucoup plus redoutable : le syndrome cardiopulmonaire, qui détruit les poumons et le cœur, avec un taux de mortalité pouvant atteindre 38 à 60% selon les souches. C’est cette deuxième forme, causée par la souche des Andes, qui a frappé les passagers du Hondius.
Pas de vaccin, pas de traitement : le vide médical
C’est le point le plus inquiétant, et il faut le dire clairement. Aucun traitement spécifique ni vaccin n’est disponible contre une infection à hantavirus. La médecine ne peut pas attaquer le virus directement. Elle peut seulement soutenir l’organisme le temps qu’il se batte seul, ou pas.
Quelques pistes existent néanmoins. Le transfert de plasma humain contenant des anticorps anti-virus Andes a permis de réduire fortement la mortalité chez des patients infectés par ce virus, un résultat qui reste à confirmer lors d’un essai contrôlé randomisé. Des anticorps monoclonaux sont également à l’étude. Mais ces traitements sont encore expérimentaux, et l’absence de vaccins et d’anticorps monoclonaux pour un traitement aigu est surtout due à une absence d’intérêt économique jusqu’à présent, le virus ne touchait qu’un nombre limité de personnes, principalement dans des régions rurales d’Amérique du Sud ou d’Europe de l’Est. Pas suffisamment rentable pour justifier des milliards d’euros de recherche. L’affaire du Hondius pourrait changer cette équation.
Des vaccins inactivés contre les virus Hantaan et Séoul sont produits et utilisés uniquement en Chine et en Corée du Sud, mais avec une efficacité modérée. Rien n’existe pour la souche des Andes. Rien qui soit accessible au grand public en Europe ou en Amérique du Nord.

Est-ce que ça va être comme le Covid?
C’est évidemment la question que tout le monde se pose. Et la réponse des experts est unanime : non. L’OMS a été catégorique : le risque de propagation de l’hantavirus à la population générale est «absolument faible», et ce virus «n’est pas un nouveau Covid».
Les raisons sont solides. La virologue Chantal Reusken, de l’Institut néerlandais de la santé publique, rassure : «Le virus peut être facilement maîtrisé si les bonnes mesures sont prises. Nous connaissons ce virus et savons comment réagir.» L’expert allemand Jörg Latus, spécialiste de l’hantavirus, répond lui «clairement non» au scénario d’une pandémie.
Pourquoi ? Parce que l’hantavirus et le Covid-19 n’ont pas du tout le même mode de transmission. Le Covid se propageait par l’air, lors de simples conversations, dans des espaces fermés, avec un taux de contagion extrêmement élevé. L’hantavirus, lui, ne se transmet pas par l’air ambiant. Sa source principale reste le rongeur. Et même la souche des Andes, la seule capable de transmission interhumaine, nécessite un contact prolongé et étroit avec une personne infectée, généralement pendant la phase prodromique. Il est peu probable que l’éventuelle infection des proches de passagers du MV Hondius mène à une longue chaîne de transmission interhumaine aboutissant à une pandémie.
Le patient zéro : un couple néerlandais et cinq mois de voyage
Revenons à l’enquête. Pour comprendre où la contamination a eu lieu, les épidémiologistes ont reconstitué l’itinéraire du couple néerlandais. Et il est particulièrement complexe. Selon les autorités argentines, le couple voyageait en Amérique du Sud depuis fin novembre 2025, alternant plusieurs séjours entre Argentine, Chili et Uruguay. Ils sont rentrés en Argentine le 27 mars 2026, avant d’embarquer à Ushuaïa le 1er avril.
Ce périple de cinq mois à travers trois pays crée un casse-tête épidémiologique. La période d’incubation de la souche des Andes peut atteindre six semaines, ce qui signifie que la contamination pourrait remonter à mi-mars, voire plus tôt. Le virus a pu être contracté n’importe où le long de cet itinéraire.
Le réflexe initial était d’examiner Ushuaïa, dernière escale terrestre avant l’embarquement. Mais la réalité est plus nuancée. Le ministère de la Santé argentin a souligné que la province de la Terre de Feu n’a signalé aucun cas d’hantavirus depuis la mise en place de la notification obligatoire en 1996. Les autorités locales ont été encore plus directes : la possibilité de contagion à Ushuaïa est qualifiée de «pratiquement nulle» par Juan Petrina, responsable sanitaire de la province. Malgré tout, des équipes ont été envoyées sur place pour capturer et analyser des rongeurs, par précaution.
La contamination a très probablement eu lieu en Patagonie, territoire où la souche des Andes circule de manière documentée et régulière. En 2018, un cluster avait frappé le village d’Epuyén dans la province de Chubut, faisant 11 morts. Le virus circule silencieusement dans les campagnes et forêts de cette région, porté par le rat de riz à longue queue. Une randonnée, une nuit dans un refuge de montagne, un sac posé dans un endroit où des rongeurs ont séjourné, la contamination ne laisse aucune trace.
Ce que le Hondius va changer
À ce jour, il n’est pas possible de confirmer l’origine de la contagion, a reconnu le ministère argentin. L’enquête pourrait ne jamais apporter de réponse définitive. Mais l’épisode du Hondius représente malgré tout une opportunité scientifique rare. Pour la première fois, les chercheurs disposent d’une cohorte de patients infectés par la souche des Andes dans un environnement fermé et parfaitement documenté. Tous les passagers vont être testés, et l’OMS a annoncé l’envoi de 2 500 kits de dépistage depuis l’Argentine vers des laboratoires de cinq pays. Les données collectées alimenteront la recherche pour des années, et pourraient enfin convaincre l’industrie pharmaceutique qu’un vaccin contre la souche des Andes vaut l’investissement.
En attendant, pour ceux qui veulent suivre la situation en temps réel, HantavirusMap est un tracker mondial qui agrège des données de surveillance officielle provenant de l’OMS, de l’ECDC, de la PAHO, du CDC et de ProMED, un outil de visualisation utile, adossé à des sources institutionnelles fiables, à utiliser en complément des communications officielles de l’OMS.
L’hantavirus n’est pas le Covid. Il ne va pas décimer la planète. Mais il rappelle une vérité que les virologues répètent inlassablement : les virus émergents ne demandent pas la permission. Et mieux vaut les connaître avant d’en avoir besoin.







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