Patrick Drahi a racheté SFR en 2014 pour 13 milliards d’euros. Douze ans plus tard, il est contraint de le revendre à ses propres concurrents. Retour sur l’une des sagas industrielles les plus folles de la France contemporaine.

Image : Les Echos

Patrick Drahi naît en 1963 à Casablanca, fils de deux professeurs de mathématiques d’origine modeste. Il arrive en France à 15 ans, intègre les classes préparatoires et sort diplômé de Polytechnique. Brillant, discret, il repère très tôt le potentiel du marché du câble et crée en 1994 son premier câblo-opérateur régional avec un prêt de 50 000 francs. Il le revend cinq ans plus tard pour 40 millions d’euros. Ce premier coup de maître pose les bases de sa méthode : acheter des actifs sous-valorisés à crédit, les restructurer, et recommencer plus grand. Il fonde Altice en 2001 et enchaîne les acquisitions ; Numericable, Virgin Mobile, Portugal Telecom… Jusqu’au coup de poker qui va tout changer.

Le rachat du siècle

En début d’année 2014, Vivendi annonce vouloir se séparer de SFR. Deux repreneurs s’affrontent : Bouygues Telecom et Patrick Drahi. Ce dernier l’emporte après un bras de fer acharné, en proposant 13,3 milliards d’euros, financés quasi intégralement par la dette. Du jour au lendemain, il devient la troisième fortune de France et propulse Altice au rang de géant mondial des télécoms. La stratégie repose sur un modèle simple et redoutablement efficace tant que les taux d’intérêt restent bas : racheter à crédit, restructurer, dégager des marges, et emprunter à nouveau pour acheter plus grand. En 2016, au sommet de sa puissance, Drahi résume sa philosophie avec une formule restée célèbre : « Je dors mieux avec mes 50 milliards de dettes qu’avec les 50 000 que j’avais à mes débuts. » Pendant les années 2010, avec des taux proches de zéro, la machine tourne à plein régime. Altice rachète aux États-Unis, en Europe, en Israël. L’empire grossit à une vitesse vertigineuse.

Mais sous la surface, SFR ne se porte pas aussi bien qu’espéré. Les investissements dans le réseau sont insuffisants, la qualité de service se dégrade, et la concurrence de Free, arrivé en 2012 avec des forfaits à prix cassés, continue de rogner les marges de tout le secteur. Les clients partent, trimestre après trimestre, sans que le groupe ne parvienne à enrayer l’hémorragie. La dette, elle, continue de grossir.

Tout bascule au début des années 2020. La Banque centrale européenne remonte ses taux pour lutter contre l’inflation. Les intérêts de la dette d’Altice, qui étaient supportables à taux bas, deviennent un fardeau écrasant. La dette d’Altice France atteint 24 milliards d’euros, classée « hautement spéculative » par les agences de notation. Puis vient le coup de grâce judiciaire : en juillet 2023, le bras droit de Drahi, Armando Pereira, est mis en cause pour corruption au Portugal. Dans la foulée, la justice française ouvre une enquête contre le groupe pour un vaste système corruptif, corruption privée, escroquerie en bande organisée, blanchiment. Des perquisitions ont lieu dans plusieurs bureaux d’Altice. L’empire est attaqué sur tous les fronts.

Face à ses créanciers, principalement des fonds d’investissement américains, Drahi engage alors un bras de fer qui durera dix mois. Au terme de négociations épuisantes, un accord historique est trouvé en février 2025 : la dette est réduite de 8,4 milliards d’euros, et les créanciers obtiennent en échange 45 % du capital d’Altice France. La plus grande restructuration financière jamais réalisée en Europe. Drahi survit, mais il n’est plus vraiment maître chez lui. Et la vente de SFR devient inévitable, une condition posée par les créanciers eux-mêmes pour accepter l’accord.

Le 17 avril 2026, Bouygues Telecom, Free et Orange annoncent entrer en négociations exclusives pour racheter SFR pour 20,35 milliards d’euros, une première offre à 17 milliards ayant été rejetée en octobre 2025. Le schéma de démantèlement est précis : les clients entreprises iraient chez Bouygues, les clients grand public seraient répartis entre les trois opérateurs, les fréquences et infrastructures distribuées selon une clé de répartition déjà définie. Si l’opération est validée par l’Autorité de la concurrence, la France passera de quatre à trois opérateurs mobiles pour la première fois depuis l’arrivée de Free en 2012. Ce sont 25 millions d’abonnés et 14 000 salariés qui entrent dans une période d’incertitude dont les contours restent encore flous.

La question qui se pose désormais pour des millions de Français est celle du prix de leurs forfaits. Depuis 2012, la présence de Free avait contraint tout le secteur à s’aligner vers le bas. Avec un opérateur en moins, la pression concurrentielle s’allège mécaniquement, et certains économistes redoutent une remontée progressive des tarifs dans les années à venir. L’Autorité de la concurrence devra se prononcer, et pourrait imposer des conditions strictes pour éviter une concentration excessive du marché.

L’histoire de SFR est au fond l’histoire d’un homme brillant qui a voulu construire un empire mondial en s’appuyant sur un seul principe : emprunter pour acheter, acheter pour grandir, grandir pour emprunter davantage. Pendant dix ans, dans un environnement de taux bas et de croissance, ça a fonctionné. Puis la réalité économique a rattrapé l’ambition. Ce que Drahi revend en 2026, c’est exactement ce qu’il avait acheté en 2014, mais dans un état dégradé, criblé de dettes, et à des concurrents qu’il avait lui-même combattus. La saga Altice-SFR restera comme l’une des aventures capitalistiques les plus audacieuses, et les plus risquées, de l’histoire industrielle française.

Alice de Germay

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