Depuis une dizaine d’années, Vladimir Poutine a fait du « défilé de la Victoire » un moment d’exhibition de la puissance militaire russe et de mise en scène de l’emprise du Kremlin sur le pays. C’est peu dire que la parade militaire de quarante-cinq minutes du 9 mai 2026 est l’une des moins triomphantes de la période récente. Le président russe martèle ses mots d’ordre habituels comme si rien n’avait changé et se livre à une version minimale, obligatoire du passage commémoratif du 9 mai passant naturellement sous silence le Pacte germano-soviétique, l’assujettissement à l’URSS d’une partie de l’Europe de l’Est et les crimes commis par les soldats soviétiques qui combattaient le nazisme puisque ces deux lectures de la période sont contraires à la « vérité historique » officielle et passibles de peines allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.
Tout en ne conservant de la Seconde Guerre mondiale qu’un souvenir de libération glorieuse de l’hydre nazie, Vladimir Poutine a toutefois profité de cette cérémonie pour multiplier les parallèles entre la lutte des soldats soviétiques et celle des combattants de son « opération militaire spéciale ». Dans un cas comme dans l’autre, seule l’union inébranlable du peuple pourrait sauver le pays du « bloc » dressé face à lui : hier les nazis, aujourd’hui « l’OTAN ». Dans le contexte d’une répression d’État qui semble vouloir démontrer qu’elle est toujours capable d’excéder les prévisions les plus pessimistes, le discours du président russe laisse aussi entendre que cette unité totale, lorsqu’elle n’émerge pas spontanément, pourrait être obtenue par la force.
Rien ne transparaît donc, dans cette intervention, du « changement d’atmosphère » qui paraît pourtant s’opérer en Russie.
Car depuis plusieurs jours, la presse russe alterne entre récits incongrus, signaux menaçants et marques de désarroi dans les sphères politiques. En matière d’absurdités, ne mentionnons ici que les affiches commémoratives de Severodvinsk (oblast d’Arkhangelsk) et de Novossibirsk, sur lesquelles les habitants ont été surpris de découvrir respectivement les visages des fonctionnaires locaux et régionaux et celui d’un orang-outan du zoo sibérien, en lieu et place d’hommages aux vétérans. En parallèle, les autorités se sont efforcées de restreindre au maximum le risque d’incident en provoquant des coupures d’Internet à Moscou et Saint-Pétersbourg plusieurs jours avant le défilé, y compris parmi les sites de la « liste blanche » censée rester fonctionnelle en cas de situation d’urgence.
Au cours de la semaine précédant la célébration, diverses menaces avaient été émises du côté ukrainien. Une interview très remarquée au Guardian de Robert Brodvi, commandant de l’unité de drones Madyar’s Birds, soulignait que les Forces armées ukrainiennes avaient bien conscience de l’effet symbolique qu’aurait une frappe sur la Place rouge le 9 mai, mais que cet objectif avait une portée militaire bien moindre qu’une série d’attaques visant les infrastructures énergétiques ou militaires russes, profitant justement de la concentration des moyens anti-aériens à Moscou.

Image : Revue Études
Toutefois, au-delà de la dimension militaire, c’est sans doute sur le plan politique que ce 9 mai s’annonçait le plus périlleux pour Vladimir Poutine. Les deux instituts de sondage qui publient chaque semaine les résultats de leurs enquêtes sur la popularité de Poutine se sont abstenus de les rendre disponibles ce vendredi 8 mai ; sous le prétexte fallacieux d’un « jour férié » qui ne tombait que le lendemain.
Pour certains analystes, le changement d’atmosphère serait cependant plus profond.
La première semaine de mars 2026 a été marquée par une série de signaux qui pointent dans une même direction. Selon les informations obtenues par Važnye istorii, relayées par CNN et le Financial Times, le président russe craindrait plus que jamais un attentat contre sa vie, évitant ses lieux de résidence habituels pour se cloîtrer dans des bunkers. Son effroi irait jusqu’à lui faire redouter un coup d’État orchestré par des membres de l’élite politique russe ; le principal suspect étant ici l’ancien ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, présent au défilé du 9 mai au titre de ses nouvelles fonctions de Secrétaire du Conseil de sécurité de la fédération de Russie. Selon les médias à l’origine de cette révélation, ces informations émaneraient d’une source proche des services de renseignement d’un pays de l’Union européenne. En parallèle, un ancien haut fonctionnaire russe a livré sous couvert d’anonymat un entretien à The Economist, soutenant que le coût croissant de la guerre, les mutations géopolitiques dont la Russie est loin de profiter autant que promis, la spirale de répression de l’État et les pressions sur les élites économiques du régime signeraient l’essoufflement du poutinisme et condamneraient son régime à s’aliéner tout ancrage dans l’avenir. Ces deux interventions ont été peu commentées dans la presse russe, à l’exception du titre d’opposition Meduza, qui a publié une traduction intégrale de la seconde.
Toute la difficulté tient au fait qu’il est difficile de distinguer ce qui relève ici de l’analyse fiable et du vœu pieux. Rien ne garantit que ces révélations ne soient pas à rattacher de près ou de loin à une opération de désinformation russe. Depuis un quart de siècle, Vladimir Poutine fait reposer sa légitimité politique sur sa capacité à assurer la stabilité du pays après les « criminelles » années 1990. Le spectre de l’incertitude absolue qui résulterait de l’effondrement ou de la décomposition de son pouvoir pourrait être une nouvelle manière pour le Kremlin de pousser l’élite et la population russes à faire bloc autour de leur chef.







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