Trois jours sans eau ni nourriture, 30 kilomètres à pied à 4 000 mètres d’altitude, des explosions de dynamite dans la nuit. Eléa, voyageuse française, était en Bolivie quand les blocus ont paralysé le pays. Elle nous raconte ce qu’elle a vécu, et ce que ça dit d’un pays en crise profonde.
Mardi soir. Eléa monte dans un bus de nuit à La Paz, direction Uyuni et ses célèbres salines. Les manifestations commencent tout juste. Ce qui devait être un trajet banal de quelques heures va se transformer en quatre jours de survie.
À deux heures de La Paz, à Lahuachaca, le bus s’arrête. Les routes sont coupées. Des barrages de pierres, de terre et de barbelés, tenus par une quinzaine de manifestants armés de bâtons et de ceintures, bloquent le passage. 48 personnes coincées dans un bus, au milieu de rien, sans aide extérieure, sans ravitaillement. Les journées sont chaudes, les nuits glaciales. Pas d’eau. Pas de nourriture. Pas de distributeur de billets dans les environs, et dans ces villages reculés, la carte bancaire n’existe pas.
« Ils faisaient exploser des dynamites », raconte Eléa. Une pratique ancienne en Bolivie, héritée des mineurs qui l’utilisent depuis des décennies comme outil de pression politique. La nuit, les détonations résonnent dans le silence du haut-plateau andin. Personne ne sait combien de temps ça va durer.
Pourquoi la Bolivie brûle
Pour comprendre ces blocus, il faut comprendre la crise politique qui secoue la Bolivie depuis plusieurs années. Au cœur du conflit : la guerre ouverte entre deux figures de la gauche bolivienne, l’ancien président Evo Morales et son successeur Luis Arce.
Les partisans d’Evo Morales, les « Evistas », ont appelé à des barrages routiers nationaux pour une durée indéterminée, réclamant la reconnaissance de Morales comme candidat à l’élection présidentielle et la protection de sa liberté. Morales, qui a gouverné la Bolivie pendant treize ans entre 2006 et 2019, fait face à des accusations d’abus sexuels qu’il nie, les procureurs enquêtent sur une relation présumée avec une mineure en 2016, dont il aurait eu un enfant.
Le pays traverse par ailleurs une grave crise économique, marquée par le plus haut taux d’inflation depuis 2008, avec une forte hausse des prix des denrées alimentaires et des produits de base. Dans ce contexte explosive, les blocus sont l’arme traditionnelle des mouvements paysans boliviens pour faire plier le gouvernement, une pratique enracinée dans l’histoire politique du pays.

Quatre jours pour survivre
Les deux premières nuits, Eléa et son copain dorment dans le bus, bloqué au barrage. Peu de cash, peu de nourriture. Les manifestants refusent catégoriquement de laisser passer les touristes. Pas par hostilité directe, mais parce que laisser passer quelqu’un, c’est affaiblir le rapport de force.
Le jeudi matin, une décision s’impose. Attendre ne mène nulle part. Avec d’autres voyageurs bloqués, ils prennent leurs sacs, 15 kilos sur le dos, et commencent à marcher. Destination : Patacamaya, la ville la plus proche, à une trentaine de kilomètres. À 4 000 mètres d’altitude, sous le soleil du haut-plateau bolivien, la marche est éprouvante. « Nous n’étions pas les seuls », précise Eléa. Des dizaines de personnes font le même chemin, touristes et locaux mélangés, cherchant une sortie.
À Patacamaya, un semblant d’aide. La police tente d’organiser des vans pour rapatrier les touristes vers La Paz, mais sans garantie d’arriver. Les barrages sont partout. Eléa passe une troisième nuit dans un hostel, à attendre.
Le lendemain, une solution clandestine. Un chauffeur local propose de les emmener à La Paz, en passant par la montagne, loin des routes principales. Ces chauffeurs prennent des risques énormes : certains se sont fait attaquer par des manifestants qui les avaient surpris en train de déposer des touristes. Le trajet normal dure une heure et demie. Celui-là durera onze heures, onze heures de pistes de montagne, à contourner les barrages, à négocier le passage contre de l’argent aux checkpoints les plus laxistes.
L’État, absent
Ce qui frappe dans le témoignage d’Eléa, c’est l’absence totale d’autorité. Les ambassades, les consulats, la police, personne n’a vraiment pu intervenir. « Eux-mêmes ne pouvaient pas passer les barrages », raconte-t-elle. En Bolivie, la tradition politique veut que le gouvernement négocie avec les mouvements sociaux plutôt que de les réprimer par la force. Cette culture politique profondément ancrée, héritée de décennies de luttes paysannes et indigènes, explique l’impuissance apparente des autorités face aux blocus. Intervenir militairement contre des manifestants serait, dans le contexte bolivien, un acte politiquement suicidaire
La Confédération des entrepreneurs privés de Bolivie a estimé les dommages économiques à 1,5 milliard de dollars, touchant particulièrement les petites entreprises, le commerce international et les exportations agricoles. Pour les touristes pris au piège, le bilan est plus humain, quatre jours de survie dans un pays qui, pour quelques jours, a semblé avoir perdu le contrôle de ses propres routes.

Une situation impossible à juger
Eléa est lucide sur ce qu’elle a vécu. « Je ne suis personne pour juger. Je suis une occidentale qui a le privilège de voyager. C’est un pays pauvre qui conteste contre son gouvernement. Leur cause leur appartient. »
Cela résume bien la complexité de la situation bolivienne. D’un côté, des milliers de paysans qui utilisent les seuls moyens dont ils disposent pour se faire entendre dans un pays où la démocratie est fragilisée. De l’autre, des touristes, et surtout des Boliviens ordinaires, pris en otage par un conflit politique qui les dépasse.
La Bolivie n’est pas un pays en guerre. Mais elle est un pays qui souffre, profondément, silencieusement. Et ces blocus, aussi violents qu’ils puissent paraître de l’extérieur, sont peut-être le seul langage qu’il lui reste.
Alice de Germay
Sources :
Amnesty International (rapport 2026), Le Figaro (2025), Inter-American Dialogue, Freedom House (2023-2024)
Images : Éléa @eleaspv ( Tiktok )







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