Aux États-Unis, la notion d’État a toujours été difficile à définir. D’un côté, une partie de la population a longtemps refusé de reconnaître l’existence d’un véritable État comparable à celui des pays européens. De l’autre, certains ont développé l’idée qu’un appareil bureaucratique caché contrôlerait une partie du gouvernement et chercherait à empêcher le président d’exercer pleinement son pouvoir. C’est cette seconde vision que Steve Bannon a popularisée avec la notion d’« État profond », présenté comme un réseau de fonctionnaires qui ferait obstacle aux réformes de Donald Trump.

Pourtant, cette méfiance envers l’administration ne date pas de Trump. L’historien Richard Hofstadter avait déjà identifié une tradition américaine de suspicion et de théorie du complot, particulièrement présente dans certains mouvements politiques depuis le XIXe siècle. Les institutions financières ont notamment souvent été au centre de ces accusations. Dès la création des premières banques nationales, certains Américains soupçonnaient les milieux financiers de former une sorte d’élite capable d’influencer le gouvernement et de profiter de ses décisions. La méfiance envers les liens entre pouvoir économique et pouvoir politique est donc beaucoup plus ancienne que les réseaux sociaux ou les débats actuels sur l’« État profond ».

Parallèlement, l’État américain s’est progressivement développé au cours du XIXe et du XXe siècle. Au départ, les autorités publiques confiaient une grande partie de la construction des routes, des canaux et des ponts à des entreprises privées. Toutefois, les guerres, l’industrialisation, l’urbanisation et l’augmentation rapide de la population ont obligé le gouvernement fédéral à prendre en charge de nouvelles responsabilités. Des administrations ont été créées pour gérer les transports, la sécurité alimentaire, les médicaments, les retraites des anciens combattants, les parcs nationaux ou encore les communications.

Cette évolution s’est accélérée avec le New Deal de Franklin Roosevelt dans les années 1930. L’État fédéral a alors renforcé les dispositifs sociaux, lancé d’importants travaux publics, protégé les syndicats et créé un système national de retraite. Après la Seconde Guerre mondiale, d’autres agences ont continué à apparaître, notamment dans les domaines de l’aviation, de l’environnement et de la sécurité au travail. Cette expansion n’a d’ailleurs pas été propre aux démocrates : les présidents républicains ont eux aussi participé à la construction de cet « État administratif ».

La croissance de l’État s’est également accompagnée d’une hausse importante des dépenses publiques. Le gouvernement fédéral a progressivement pris en charge des domaines essentiels comme la défense, les retraites, les infrastructures, l’assurance maladie pour les personnes âgées et les services destinés aux anciens combattants. Le développement du secteur de la défense a particulièrement renforcé les liens entre l’administration et les entreprises privées. Dès les années 1950, certains observateurs parlaient d’une véritable « élite du pouvoir » réunissant responsables politiques, militaires et industriels. Eisenhower lui-même a alerté les Américains sur les dangers du « complexe militaro-industriel ».

Cependant, pour les partisans de Trump et du mouvement MAGA, le problème principal n’est pas simplement la taille de l’administration. Ce qu’ils dénoncent comme « l’État profond » correspond en réalité à une grande partie de l’État américain : des fonctionnaires chargés d’appliquer les lois et de faire fonctionner les institutions indépendamment des intérêts personnels du président. Ce qui dérange particulièrement Trump et ses soutiens est que ces institutions puissent lui résister lorsqu’elles considèrent que certaines de ses décisions sont contraires à la loi ou à la Constitution.

Image : Radio France

La question centrale devient donc celle de l’État de droit. Dans une démocratie constitutionnelle, le président ne possède pas un pouvoir illimité ; il doit respecter les lois, les décisions du Congrès et les limites imposées par les tribunaux. La Cour suprême joue à ce titre un rôle essentiel puisqu’elle tranche en dernier ressort de nombreuses questions constitutionnelles. Toutefois, elle a récemment eu tendance à reconnaître une conception relativement large du pouvoir présidentiel, notamment à travers l’idée d’un « exécutif unitaire ».

Cette situation rappelle que les institutions américaines ne sont jamais totalement indépendantes des rapports de force politiques. Franklin Roosevelt avait lui-même tenté, dans les années 1930, d’augmenter le nombre de juges de la Cour suprême afin de pouvoir faire adopter plus facilement ses réformes. Il avait finalement abandonné cette idée face aux résistances politiques. Aujourd’hui encore, la composition et les pouvoirs de la Cour pourraient devenir un sujet majeur dans les prochaines années si les conflits entre le président et les autres institutions continuent de s’aggraver.

Le paradoxe actuel est que ceux qui prétendent vouloir affaiblir l’« État profond » pourraient en réalité fragiliser l’État américain lui-même. Les politiques visant à réduire fortement les administrations et les dépenses publiques, comme celles menées avec le DOGE, ont touché des domaines tels que la recherche, l’éducation ou les programmes sociaux. La réduction des moyens d’agences comme l’USAID a également des conséquences internationales. En cherchant à éliminer ce qui est présenté comme une bureaucratie excessive, le gouvernement risque donc de diminuer certaines des capacités essentielles de l’État.

La difficulté est ensuite de savoir comment qualifier politiquement l’évolution actuelle. Certains parlent d’un retour à un État patrimonial, dans lequel les intérêts personnels du dirigeant et ses réseaux jouent un rôle central. D’autres évoquent la possibilité d’une dérive autoritaire, voire d’un « fascisme américain ». Pourtant, ces comparaisons ont leurs limites. Les États-Unis ne connaissent pas exactement les conditions qui avaient permis l’apparition du fascisme européen ; il n’y a pas eu de défaite militaire majeure, d’hyperinflation ou de chômage massif comparable à celui de l’Allemagne de Weimar.

Il existe néanmoins des facteurs de fragilité. La désindustrialisation, les inégalités et certaines zones de pauvreté ont nourri un sentiment de déclassement chez une partie de la population. Trump a également bénéficié de cette colère et a réussi à transformer des frustrations économiques et culturelles en une force politique. Les événements du 6 janvier 2021, ainsi que la montée de groupes politiques radicaux, montrent que la stabilité institutionnelle américaine ne peut plus être considérée comme acquise.

La question du fascisme doit cependant être abordée avec prudence. Le mouvement MAGA ne correspond pas exactement à un parti fasciste traditionnel. Le contexte américain est différent et les conflits politiques y prennent d’autres formes. Les principales tensions concernent notamment les questions raciales, les droits reproductifs, la liberté d’expression, le rôle d’Internet et l’étendue du pouvoir des agences fédérales. Depuis le retour de Trump, une grande partie de l’affrontement se déroule d’ailleurs devant les tribunaux, où les opposants cherchent à bloquer ses décisions tandis que le gouvernement tente de faire annuler ces décisions judiciaires.

Au-delà de la question de l’« État profond », le véritable problème semble donc être la transformation des rapports entre pouvoir public et pouvoir privé. L’essor des grandes entreprises technologiques a créé de nouveaux centres de pouvoir capables d’influencer la politique et de peser sur les institutions. Les dirigeants de la Silicon Valley disposent aujourd’hui d’une influence économique et politique considérable et certains semblent considérer qu’ils peuvent directement négocier avec le pouvoir présidentiel ou l’utiliser pour défendre leurs intérêts.

L’enjeu pour les États-Unis est donc de savoir si l’État de droit peut résister à cette concentration croissante du pouvoir. L’« État profond » dénoncé par Bannon est finalement une représentation simplifiée et trompeuse d’un problème plus complexe ; celui d’un État administratif devenu immense, mais également fragilisé par les attaques politiques, tandis que de grandes entreprises privées acquièrent une influence toujours plus importante. La véritable menace ne vient peut-être donc pas d’un mystérieux gouvernement caché, mais plutôt de la disparition progressive de la frontière entre les intérêts privés et l’autorité publique.

La question essentielle est alors de savoir si les institutions américaines seront capables de préserver un système dans lequel le pouvoir reste soumis aux lois, ou si elles finiront par être dominées par la volonté personnelle du président et par les intérêts des grandes puissances économiques et technologiques.

Cosme Lorizon

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