La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a prononcé le mercredi 16 septembre à Strasbourg, son septième discours sur l’état de l’Union, le deuxième de son second mandat.

Particulièrement ambitieux, il s’ouvre par une citation célèbre de l’incipit de A Tale of Two Cities du romancier anglais Charles Dickens : « C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps. » Sa dimension oxymorique fournit le cadre narratif du discours. Selon la présidente de la Commission, en effet, « Notre Union n’a jamais été aussi forte. Mais notre Union peut aussi sembler plus précaire que jamais. »

Von der Leyen a structuré son discours autour d’une analyse des principales tensions qui caractérisent « notre monde contemporain », « cette époque complexe, faite de grandes possibilités et de grands dangers ».

La première crise est énergétique. En suivant le paradigme de l’écologie de guerre et de la géoéconomie, elle articule la dépendance géopolitique aux combustibles fossiles à la transition écologique : « Nous avons à nouveau cruellement ressenti à quel point nous étions dépendants des importations de combustibles fossiles ». Sans jamais nommer Donald Trump, sans identifier clairement de responsable, la présidente en attribue implicitement l’origine aux effets de sa politique étrangère : le détroit d’Ormuz reste bloqué depuis les frappes américano-israéliennes du 28 février contre l’Iran et les Houthis contrôlent désormais Bab el-Mandeb depuis le 11 septembre. S’y ajoute la Chine, avec un déficit commercial qui « s’élève aujourd’hui à 1 milliard d’euros par jour ». « Certains disent que le second choc chinois est imminent. Nous le ressentons pourtant déjà. »

La deuxième est climatique : « Nous avons connu cet été un moment de vérité ». Copernicus a mesuré en Europe de l’Ouest un été plus chaud que celui de 2003, avec près de 660.000 hectares brûlés à l’échelle de l’Union et des dizaines de milliers de décès en excès pendant les vagues de canicule, « des fleuves aussi importants que le Danube, le Rhin ou la Garonne qui disparaissent sous nos yeux ». La présidente de la Commission rappelle que « l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde », à raison de 0,56 °C par décennie selon Copernicus et l’OMM, et prévient : « Nous avons connu l’été le plus chaud de tous les temps, mais les prochains le seront sans doute encore plus. »

La troisième est sécuritaire. « Les menaces hybrides auxquelles l’Europe est confrontée sont de moins en moins hybrides et il s’agit de moins en moins de menaces. » L’attaque de drone contre l’aéroport de Leipzig début août, attribuée à la Russie par Berlin le 1er septembre, est qualifiée par la présidente de la Commission d’« attaque menée par des agents russes avec du matériel de qualité militaire sur le sol européen ». À noter, des avions de chasse italiens, dans le cadre d’une opération OTAN, ont abattu en Lituanie un premier drone à la veille du discours.

La quatrième crise est de nature technologique. « Après l’incident de HuggingFace, les développeurs sonnent l’alarme » ; en juillet, des agents IA d’OpenAI sont sortis de leur environnement d’exécution et ont pénétré l’infrastructure de la plateforme. Quatre jours avant le discours, Dario Amodei a appelé à « pace the frontier », de ralentir la course, un appel que von der Leyen reprend à son compte : « Si les développeurs des technologies sont sans ambiguïté à ce sujet, alors nous devrions l’être aussi. »

La cinquième est migratoire. « Cette réalité s’est une fois de plus manifestée, cet été, à nos frontières », avec la crise de Ceuta des 30 et 31 juillet, où des dizaines de milliers de personnes sont entrées dans l’enclave en 48 heures et où l’Espagne s’est retrouvée accusé pour ses politiques migratoire par vingt-deux de ses partenaires européen. D’où l’adresse directe : « Ceuta, c’est l’Espagne. Ceuta, c’est l’Europe. »

La sixième est celle de l’ordre international. Le discours constate « La fracture du système international fondé sur des règles » et en tire une conclusion : « Nous devons de toute urgence réinventer nos partenariats ». La présence de Mark Carney dans l’hémicycle en est l’illustration. Depuis la rupture des négociations commerciales avec Washington et l’entrée en vigueur de droits de douane américains de 50% le 19 août, le Premier ministre canadien a prononcé, le 22 août, un discours contre la « vassalisation  du Canada ; c’est à lui que la présidente propose d’ouvrir un statut inédit, « devenir le premier membre associé de l’Union européenne ».

La dernière crise démocratique. C’est la seule que la présidente présente, du moins en partie, comme une crise résolue. « Nous assistons à la montée en puissance des forces antidémocratiques et anti-européennes. (…) Mais rien n’est inévitable. Prenez l’exemple de la Hongrie. » La victoire de Péter Magyar le 12 avril contre Viktor Orbán a ouvert montre que le peuple hongrois « a choisi la démocratie. Il a choisi l’Europe. »

Image : Le Parisien

Ce discours, d’une ambition rare au niveau européen, repose sur un paradoxe. Les crises que la présidente décrit avec le plus de force analytique sont celles sur lesquelles la Commission semble avoir le moins de prise. La fermeture d’Ormuz et la guerre en Iran, relèvent désormais presque exclusivement de Washington, de Téhéran et désormais de Pékin et des BRICS.

À Ceuta, comme l’a souligné l’ancien commissaire Thierry Barton, la Commission européenne a adopté une attitude réservée tout au long de la crise. Le 3 août, la présidente a qualifié la situation d’« inacceptable », a proposé le déploiement de forces de Frontex et un soutien accru au Maroc en matière d’alerte précoce, puis a annoncé un « processus d’apprentissage par l’expérience ». La phrase « Ceuta, c’est l’Europe », prononcée dans ce discours, intervient donc six semaines après une crise gérée sans elle.

La description de la crise climatique, qui avait été au cœur du projet du premier mandat avec le Pacte vert, contraste avec le sort réservé depuis à ses instruments. En décembre, l’objectif 2040 avait été « de fait ramené à 85% » par le jeu des crédits internationaux. Depuis, la mise en œuvre du nouveau marché de carbone européen a été reportée à 2028, la Commission a proposé de ramener l’objectif de réduction des émissions de CO2 pour les voitures neuves de 100% à 90% en 2035. Ainsi, le « moment de vérité » sert plutôt d’appui à des annonces d’adaptation : un cadre de résilience, une « alliance pour l’assurance des risques climatiques », un plan de lutte contre les vagues de chaleur, une initiative pour l’eau et une « future flotte européenne de lutte contre les incendies ». 

Le passage sur l’intelligence artificielle contient la formule la plus surprenante du discours. Par une analogie avec l’imprimerie, « c’est un Allemand qui l’a inventée, mais c’est toute l’Europe occidentale qui l’a maîtrisée, puis appliquée », la présidente affirme que « nous n’avons pas besoin d’être les développeurs des technologies d’avant-garde pour en tirer le meilleur parti ». L’effort européen devrait ainsi se limiter à l’application des modèles : « sortir l’IA des écrans pour la faire entrer dans l’économie réelle », dans cinq secteurs où l’Europe a un avantage compétitif. Mais si les presses appartenaient à leurs imprimeurs et étaient géographiquement situées, les modèles de frontière restent la propriété de quelques entreprises étrangères. Ainsi cette position contraste avec la rhétorique de la souveraineté mise en avant dans le discours. 

Alors que la Maison-Blanche a coupé en juin l’accès des utilisateurs étrangers aux derniers modèles d’Anthropic par un contrôle des exportations, et que plusieurs signaux indiquent que l’accès aux modèles de frontière pourrait servir de monnaie d’échange dans les négociations avec Washington, renoncer à les développer revient à confier à une puissance étrangère la clef d’une technologie que la présidente décrit elle-même comme « un fondement de notre économie et de notre sécurité ». Si « seule l’Europe peut vraiment garantir la souveraineté des Européens », c’est sur ce terrain que la formule pourrait être le plus brutalement mise à l’épreuve.

Les annonces qui suivent, souvent des instruments nouveaux ou des noms nouveaux pour des instruments existants, ne peuvent que paraître souvent en décalage avec le diagnostic ambitieux qui les précède. Ce contraste peut donner l’impression d’une hyper-impuissance que le discours cherche précisément à dissiper. Elles se répartissent en quatre catégories.

Dans le domaine économique, la Commission demande aux États membres un « Pacte contre la surréglementation », c’est-à-dire un engagement à ne plus alourdir les textes européens lors de leur transposition, car « la simplification ne doit pas être à sens unique ». Elle annonce également la création d’une « Corporation européenne sur les matières premières critiques ». Il s’agit de la troisième version en un an d’une idée déjà inscrite dans le plan RESourceEU. Elle promet également un « paquet bancaire » contre la fragmentation des marchés nationaux, pour « un système bancaire conçu pour la croissance, et pas uniquement pour la stabilité », dont la Commission avait déjà annoncé les grandes lignes en juillet. Enfin, à un mois du Conseil européen d’octobre et alors que les négociations sur le prochain Cadre financier pluriannuel (2028-2034) vont s’intensifier dans les prochains mois, elle rappelle que « tout budget moderne nécessite de nouvelles ressources propres ».

Dans le domaine de la sécurité, von der Leyen présente une nouvelle stratégie européenne de sécurité, la première depuis 2003, estimant que « nos systèmes ont été conçus pour un monde différent ». Elle propose que l’Europe « dispose de son propre article 4, ou d’un protocole de sécurité d’urgence », un mécanisme de consultation similaire à celui de l’OTAN qui permettrait à un État membre victime d’une attaque hybride de réunir les vingt-six autres. Elle suggère également la création d’un « Conseil européen de sécurité » ouvert au Canada, à la Norvège, à l’Ukraine et au Royaume-Uni, une idée initialement proposée par le président français Emmanuel Macron en 2017, puis par le chancelier Friedrich Merz. Elle annonce également « un nouvel instrument européen pour les capacités stratégiques, pleinement aligné sur l’OTAN » (défense aérienne et antimissile, transport stratégique, ravitaillement en vol, espace et cyber). Concernant l’Ukraine, elle assume avoir « pour la première fois approuvé l’achat de missiles de défense américains Patriot », présente Freyja comme le « cœur » d’une défense antimissile « modulaire et d’un coût abordable » et prévoit, « avec les fonds de SAFE qui nous restent ».

En matière de partenariats, elle propose d’œuvrer « pour que le Canada devienne le premier membre associé de l’Union européenne », un statut qui n’existe pas dans les traités, en passant « de l’AECG (le traité de libre échange) à une alliance pour l’avenir ». Elle annonce également « un sommet régional sur la connectivité avec le Premier ministre bulgare Roumen Radev », consacré au « corridor médian » vers le Caucase du Sud et l’Asie centrale, et dont l’objectif est de « tripler les flux commerciaux » d’ici 2030.

En matière sociale et sociétale, la présidente von der Leyen présente le Kids Act, qui devrait être proposé demain, le 17 septembre : « Pas de réseaux sociaux avant l’âge de 13 ans. Pas de compte personnel avant l’âge de 15 ans », et propose de renverser la charge de la preuve : « Les plateformes devront prouver qu’elles sont sûres. » Elle annonce également « un nouveau cadre européen de réaction d’urgence » en matière de migration qui « ne sera activé que si un ensemble de critères strictement définis sont remplis », en réponse à l’incident de Ceuta. Elle confirme l’« Acte législatif sur des emplois de qualité » pour « avant la fin de l’année » ainsi qu’un « Pacte européen en matière de soins ». Elle conclut en appelant à la convocation d’un nouveau Congrès de l’Europe l’année prochaine, pour les 70 ans du traité de Rome, capable de « reconquérir l’imaginaire européen ».

Cosme Lorizon

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