Tous les trois ans, le même rituel : l’OCDE publie son enquête PISA, la classe politique française s’alarme pendant quarante-huit heures, puis passe à autre chose. Le cycle 2025, dont les résultats sont tombés le 8 septembre 2026, pourrait toutefois marquer une rupture : jamais, depuis que l’OCDE suit chaque discipline dans la durée, les élèves français de 15 ans n’avaient obtenu d’aussi mauvais résultats en mathématiques et en compréhension de l’écrit. « Il n’y a aucune fatalité », a réagi le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure ; Le Monde évoque, lui, une « triple défaite » pour Gabriel Attal, ministre de l’Éducation nationale en 2023-2024 puis brièvement Premier ministre, artisan de la réforme censée redresser précisément ces résultats.

Un séisme feuilletonné en direct

Publiés simultanément dans 91 pays et économies participantes, les résultats de l’enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) 2025 ont donné lieu, en France, à une journée de couverture en direct inhabituelle pour une publication statistique de l’OCDE. Plus de 760 000 adolescents de 15 ans ont été testés à travers le monde pour ce cycle, dont environ 6 501 élèves français scolarisés en seconde générale et technologique, en seconde professionnelle ou en première année de CAP. Le verdict, résumé en une phrase par le ministère de l’Éducation nationale lui-même dans sa note d’information : « les performances diminuent par rapport aux précédents cycles, suivant une évolution proche de celle observée en moyenne dans l’OCDE ». Une litote administrative pour ce que la presse a immédiatement qualifié de dégringolade historique.

Les chiffres du décrochage

458, 456, 483 : un recul net en maths et en lecture, une France stable en sciences

En culture mathématique, les élèves français obtiennent un score moyen de 458 points en 2025, contre 474 en 2022 : une chute de 16 points en trois ans qui fait passer la France sous la moyenne des pays de l’OCDE, désormais établie à 463 points ( la DEPP précise toutefois que ce score reste statistiquement comparable à celui de onze autres pays, dont l’Allemagne, l’Espagne et la Turquie, et place la France autour de la 34e position sur 91 pays et économies testés ). En compréhension de l’écrit, la baisse est plus sévère encore : 456 points contre 474 en 2022, soit 18 points perdus, pour un score désormais inférieur à la moyenne OCDE (environ 461 points) et un rang autour de la 28e place. La culture scientifique, en revanche, résiste beaucoup mieux : à 483 points contre 487 en 2022 (-4 points), la DEPP situe explicitement la France « dans la moyenne des pays de l’OCDE » pour ce domaine, où elle occupe un rang autour de la 27e place. Le ministère reconnaît par ailleurs que « les inégalités sociales de réussite demeurent importantes dans les deux domaines » les plus dégradés cette année, les mathématiques et la lecture ( les rangs précis varient légèrement d’une source à l’autre selon la méthode d’agrégation retenue, mais convergent sur cet ordre de grandeur).

Score moyen des élèves français, par domaine, depuis le premier cycle où chacun est suivi de façon comparable par l’OCDE. Après une érosion lente, la chute s’accélère nettement à partir de 2018.

Vingt ans de recul, une chute qui s’accélère

Une érosion ancienne, mais qui s’est brutalement précipitée depuis 2018

Replacé dans la durée, l’effondrement de 2025 ne surgit pas de nulle part, à condition de comparer ce qui est comparable. L’OCDE ne considère un domaine comme suivi « dans le temps » qu’à partir de l’année où il est devenu discipline majeure de l’enquête : 2000 pour la compréhension de l’écrit, 2003 pour la culture mathématique, 2006 pour la culture scientifique ; les scores antérieurs, obtenus avec un dispositif de test différent, ne sont pas strictement comparables aux cycles suivants. Sur ces séries longues, la France perdait déjà du terrain avant 2018 : en mathématiques, le score recule de 511 points en 2003 à 495 en 2018, soit 16 points en quinze ans ; en lecture, de 505 points en 2000 à 493 en 2018, soit 12 points ; en sciences, la série ne débutant qu’en 2006, de 495 à 493 points, une quasi-stabilité. Une érosion lente, réelle, mais restée dans un ordre de grandeur comparable à celle observée dans d’autres grands pays développés. Ce qui change radicalement avec les cycles 2022 puis 2025, c’est la vitesse : en mathématiques, la France perd 21 points entre 2018 et 2022, puis encore 16 points entre 2022 et 2025, soit 37 points en sept ans, davantage que sur les quinze années précédentes réunies, et une baisse près de deux fois supérieure à celle de la moyenne OCDE sur la seule période 2022-2025 (-9 points). Un basculement qui coïncide avec la crise sanitaire, ses fermetures d’écoles à répétition, et une succession de réformes ministérielles dont l’effet réel sur les apprentissages reste, au mieux, incertain.

Le tiers qui décroche

Entre un quart et plus d’un tiers des élèves sous le seuil minimal de compétences, selon les matières

Au-delà des moyennes, ce sont les extrêmes qui inquiètent le plus les chercheurs en éducation. Selon les taux calculés à partir des notes de la DEPP, 64 % seulement des élèves français atteignent le niveau minimal de compétences en mathématiques considéré par l’OCDE comme nécessaire pour participer pleinement à la vie économique et sociale (65 % en moyenne OCDE) , soit 36 % en dessous de ce seuil ; en lecture, 67 % des élèves l’atteignent (69 % en moyenne OCDE), soit 33 % en difficulté ; en sciences, en revanche, la France (74 %) rejoint exactement la moyenne OCDE. Autrement dit, environ un tiers des élèves français peine aujourd’hui à maîtriser les compétences de base en mathématiques et en lecture, un chiffre à ne pas confondre avec la proportion, distincte et généralement plus faible, d’élèves en difficulté simultanément dans les trois matières, que les synthèses consultées pour cet article ne permettent pas de chiffrer avec certitude pour la seule France. Ce qui est en revanche solidement documenté, c’est l’ampleur des inégalités sociales : l’écart de score en sciences entre les élèves des milieux socio-économiques les plus favorisés et les moins favorisés atteint environ 100 points, contre 85 points en moyenne dans l’OCDE, et seuls 11 % des élèves défavorisés parviennent à un niveau de performance élevé. La France se distingue aussi par une segmentation scolaire plus marquée que ses voisins : la part de la variation des résultats qui s’explique par les différences entre établissements (et non entre élèves d’un même établissement) atteint 38 %, contre 31 % en moyenne OCDE, un indicateur classique de ce que les chercheurs appellent la ségrégation scolaire. Aux difficultés pédagogiques s’ajoutent des problèmes de moyens très concrets, mesurés via les questionnaires adressés aux chefs d’établissement : 45 % des élèves français sont scolarisés dans un établissement dont la direction signale des difficultés de recrutement d’enseignants, et 20 % dans un établissement où elle signale un manque de matériel pédagogique, contre 15 % en 2022. Sans surprise, les filles conservent une nette avance en compréhension de l’écrit, tandis que les garçons devancent les filles en mathématiques, un écart de genre stable et documenté depuis le premier cycle de l’enquête.

La France, élève moyen d’une classe qui recule partout

Un phénomène mondial, mais des trajectoires nationales très inégales

Le repli français ne peut se lire indépendamment d’une tendance beaucoup plus large. Selon l’OCDE, ce cycle 2025 enregistre, à l’échelle de l’ensemble des pays membres, « la performance moyenne la plus faible jamais observée » en mathématiques et en lecture, le score de lecture moyen des pays de l’OCDE ayant reculé de 28 points en dix ans, une baisse jugée « particulièrement préoccupante » par l’organisation dans la mesure où la lecture conditionne les apprentissages dans toutes les autres disciplines. Mais ce déclin généralisé n’empêche pas des trajectoires nationales radicalement différentes. À l’échelle mondiale, ce sont les systèmes est-asiatiques qui continuent de dominer très largement le classement : les quatre provinces et municipalités chinoises testées séparément (Pékin, Shanghai, le Jiangsu et le Zhejiang, regroupées sous le sigle « B-S-J-Z ») culminent à 612 points en mathématiques et 597 en sciences, très loin devant tout le reste du monde ; Singapour suit avec 563 points en mathématiques et surtout la meilleure performance mondiale en lecture, à 535 points. En Europe, c’est l’Estonie qui fait figure de meilleure élève, avec 508 points en mathématiques, 499 en lecture et 527 en sciences, des scores dignes des meilleurs systèmes asiatiques, obtenus par un petit pays balte sans ressources naturelles particulières, souvent cité en exemple pour la place accordée au numérique éducatif et à l’autonomie pédagogique des enseignants. La Finlande (504 en sciences), l’Irlande (500 en sciences et en lecture) et la Suisse, dans le top 20 mondial des trois disciplines et 4e des pays de l’OCDE en mathématiques, complètent le peloton de tête européen. À l’autre extrémité du classement européen, Chypre (411 en sciences, 379 en lecture), la Bulgarie (421 en sciences, 405 en mathématiques) et la Roumanie (425 en sciences) affichent des scores très inférieurs à la moyenne OCDE. La France, avec ses 483 points en sciences, se retrouve exactement au niveau de l’Italie, un pays que la presse italienne a pourtant célébré comme une divine surprise, Rome affichant l’une des rares progressions en sciences (+6 points) parmi les grands pays européens, aux côtés du Royaume-Uni (+12) et de la Turquie (+18), quand l’Allemagne et l’Espagne, comme la France, reculent.

Scores en culture scientifique (PISA 2025) pour une sélection de pays européens. La France se situe tout juste dans la moyenne OCDE, loin derrière l’Estonie, la Finlande ou l’Irlande, mais nettement devant la Bulgarie, la Roumanie ou Chypre.

Comparaison des scores PISA 2025 dans les trois disciplines testées. Les systèmes est-asiatiques distancent tous les autres pays ; la France est en retrait en maths et en lecture, mais dans la moyenne OCDE en sciences.

Le « choc des savoirs » à l’épreuve du calendrier

Une réforme qui n’a, par construction, pas pu être mesurée par cette enquête

C’est ici que la statistique devient politique , à condition de ne pas lui faire dire plus qu’elle ne peut. En décembre 2023, alors ministre de l’Éducation nationale, Gabriel Attal avait lancé en grande pompe le « choc des savoirs », un train de réformes présenté comme la réponse à la précédente édition de PISA (2022), déjà en net recul. Son cœur : des « groupes de niveau » (rebaptisés « groupes de besoins ») en français et en mathématiques, à raison d’une heure hebdomadaire, mis en place en classes de sixième et de cinquième à la rentrée 2024 puis étendus à la quatrième et à la troisième à partir de la rentrée 2025 ; un brevet des collèges devenant obligatoire pour passer en seconde à compter de 2027 ; une nouvelle épreuve anticipée de mathématiques pour les élèves de première, prévue en juin 2026. Or l’enquête PISA 2025 a été administrée aux élèves de 15 ans au printemps 2025, avant même l’extension du dispositif à la quatrième et à la troisième. Les élèves testés, nés autour de 2009-2010, avaient déjà quitté la sixième et la cinquième, les seuls niveaux concernés par les groupes de niveau à la rentrée 2024, bien avant l’entrée en vigueur de la réforme : chronologiquement, cette cohorte n’a donc pour l’essentiel pas été exposée au dispositif phare du « choc des savoirs ». Aucune évaluation sérieuse ne permet donc, à ce stade, d’établir un lien de causalité entre cette réforme et les résultats PISA 2025, dans un sens comme dans l’autre. Ce que l’on sait en revanche, documenté depuis plusieurs mois par les syndicats enseignants indépendamment de PISA, c’est que le dispositif reste très inégalement appliqué sur le terrain : selon une enquête du syndicat SNES-FSU menée auprès de plus de 2 000 répondants, seuls 26 % des collèges avaient totalement mis en place les groupes de niveau à la rentrée 2024, 75 % des établissements signalant une dégradation des emplois du temps et les deux tiers des enseignants une charge de travail alourdie ; plusieurs organisations syndicales (SNES-FSU, UNSA-Éducation, CGT-Éduc’action) réclament aujourd’hui son abandon plutôt qu’un « acte II », déjà présenté en novembre 2024 par sa successeure Anne Genetet. C’est moins le bilan pédagogique de la réforme, impossible à établir sur cette seule enquête, que sa dimension politique qui explique pourquoi Le Monde a pu titrer sur une « triple défaite » pour Gabriel Attal : les résultats publiés le 8 septembre montrent un recul aggravé précisément dans les matières que le « choc des savoirs » devait sauver, ce qui suffit à fragiliser, dans le débat public, la promesse qu’il en avait faite en 2023-2024 en tant que ministre puis chef du gouvernement, indépendamment de ce que cette enquête peut, ou non, prouver sur le fond.

Les écrans, bouc émissaire ou vraie cause ?

Le ministre de l’Éducation nationale pointe les réseaux sociaux

Face à ces résultats, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a choisi de mettre l’accent sur un facteur extérieur à l’institution scolaire : la consommation des écrans et des réseaux sociaux par les adolescents, qu’il a qualifiée d’« arme de destruction intellectuelle massive », pointant également un désengagement croissant des familles dans le suivi scolaire. Cette explication n’est pas isolée : le président de la République pousse depuis plusieurs mois pour l’adoption, au niveau européen, d’une législation interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, un chantier que ces résultats PISA pourraient relancer. Les questionnaires contextuels de l’enquête, qui interrogent notamment l’engagement scolaire des élèves, le soutien familial perçu et le temps d’écran quotidien, donnent une certaine consistance empirique à cette hypothèse, sans pour autant qu’elle permette, à elle seule, d’expliquer pourquoi la France recule plus vite que la moyenne de l’OCDE alors que l’exposition aux écrans progresse de façon comparable dans la plupart des pays développés, y compris ceux qui, comme l’Estonie, continuent de progresser ou de résister nettement mieux.

Une classe politique unanime… sur le diagnostic seulement

Chacun tire un remède différent du même constat

Sur le plateau de la sidération, tous les partis se retrouvent ; sur les solutions, plus aucun. Pour le Rassemblement national, Jordan Bardella parle d’un « séisme » révélateur d’un « déclin intellectuel » national, et réclame le retour généralisé à une méthode de lecture syllabique, un recentrage sur les savoirs fondamentaux, le rétablissement de la discipline en classe et un renforcement de la formation des enseignants. Le président des Républicains, Bruno Retailleau, plaide pour une véritable « révolution culturelle » de l’école : suppression du collège unique, fin de la carte scolaire, revalorisation salariale des enseignants et création de 1 000 « écoles innovantes publiques » d’ici 2032, il avait, avant même la publication complète, interpellé le gouvernement en demandant combien de classements « désastreux » seraient encore nécessaires avant que l’école ne remette au centre « exigence et liberté ». Côté sénatorial, le Républicain Max Brisson tempère l’instinct réformateur ambiant en rappelant que « les ministres passent et le système demeure », plaidant pour une rupture avec des choix pédagogiques hérités des années 1980 plutôt que pour une énième réforme, tandis que le communiste Pierre Ouzoulias impute la responsabilité à « dix ans de réformes macroniennes » ayant, selon lui, « totalement » affaibli l’Éducation nationale, évoquant un risque de « collapsus cognitif collectif ». Le Parti socialiste d’Olivier Faure, qui insiste sur l’absence de « fatalité », propose de plafonner les effectifs à 19 élèves par classe, de prioriser la lutte contre le décrochage scolaire, de reconstruire une médecine scolaire exsangue et de faire adopter une loi de programmation pour l’éducation. La France insoumise, de son côté, a choisi de profiter de la séquence médiatique pour annoncer son intention d’abroger l’interdiction de l’abaya à l’école, signe, s’il en fallait, que le débat sur le niveau scolaire reste, en France, presque immédiatement recyclé en autant de débats de société adjacents, au risque de diluer la question strictement pédagogique que posent pourtant, noir sur blanc, les chiffres de l’OCDE.

« Les ministres passent et le système demeure. »  — Max Brisson, sénateur Les Républicains

Ce que la comparaison internationale interdit de croire

Le cas estonien, justement, mérite d’être pris au sérieux plutôt que cité en passant : ce petit pays de 1,3 million d’habitants, qui ne disposait d’aucune tradition éducative d’excellence particulière à sa sortie de l’orbite soviétique en 1991, a construit en une génération l’un des systèmes scolaires les plus performants du monde développé, sans opulence budgétaire comparable à celle des pays scandinaves ni sélection précoce des élèves comme en Asie de l’Est. Sa martingale, documentée par de nombreux travaux de l’OCDE elle-même, tient moins à un dispositif isolé qu’à une combinaison stable dans le temps : une formation initiale et continue exigeante des enseignants, une autonomie pédagogique forte laissée aux établissements combinée à une évaluation nationale rigoureuse des résultats, et surtout une remarquable continuité des politiques éducatives par-delà les alternances gouvernementales, à l’inverse du régime français des réformes ministérielles qui se succèdent, se chevauchent et s’annulent parfois d’un quinquennat à l’autre, au point que le « choc des savoirs » de 2024 se voyait déjà proposer un « acte II » dès novembre de la même année. C’est précisément ce que suggère, en creux, la formule d’Olivier Faure : s’il n’y a « aucune fatalité » à ce que la France s’enfonce dans le classement PISA, il n’y a pas non plus de martingale magique à en attendre d’une nouvelle loi votée dans l’urgence d’un scandale statistique. L’expérience des vingt-cinq dernières années, où chaque ministre a inauguré sa propre réforme sans jamais laisser le temps à la précédente de produire ses effets ni d’être sérieusement évaluée, plaide plutôt pour une lecture plus inconfortable, mais sans doute plus juste : la France ne manque pas d’idées sur son école, elle manque de la stabilité politique nécessaire pour en vérifier une seule jusqu’au bout.

Alice de Germay

Sources : ministère de l’Éducation nationale (DEPP), notes d’information PISA 2025 (mathématiques et lecture ; sciences) ; OCDE, Résultats du PISA 2025 (Volume I), note pays France et communiqué de presse ; Café pédagogique ; Public Sénat ; Touteleurope.eu ; CIDJ ; Franceinfo ; Fondation IFRAP ; Euronews ; info.gouv.fr (composition du gouvernement) ; Le Monde (direct du 8 septembre 2026).

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